Il était une fois Courdemange à Baslieux-sous-Châtillon

Courdemange, voilà un nom qui serait dérivé de « cortis dominica », le domaine du seigneur, et remonterait à l’époque mérovingienne (481-751)1. Courdemange était effectivement autrefois le manoir d’une seigneurie étendue sur une partie du finage de Mesleroy-Baslieux, alias Baslieux-sous-Châtillon. Cette bâtisse se dressait à l’écart de la sortie orientale dudit village. A ce jour, les archives médiévales se rapportant à Baslieux-sous-Châtillon ne nous mentionnent pas de Courdemange. Citons le diplôme royal du 27 septembre 868, accordant la « villa que decitur Balliolis in pago Bansionensi », appartenant à Erchenrad, évêque de Châlons, à un certain Gotberg2. Plus tard, en 1140, nous avons trace écrite du seigneur du lieu, Gaucher de Châtillon, donnant des terres baslieutaines aux religieuses de Longueau afin d’y fonder un prieuré. Pour ce qui est de l’acte rédigé en 1167, émanant du comte de Champagne et de Brie, Henri le libéral, enlevant à Oleardus la dîme qu’il percevait à Baslieux, pour la donner au prieuré de Belval, rien n’est précisé quant à la partie du territoire baslieutain alors concernée3.

Au XVIIe siècle, le fief de Courdemange / Mesleray, se trouve bordé à l’est par le hameau d’Heurtebise, sur lequel il empiète un peu. Ledit hameau forme presque tout entier une seigneurie appartenant à l’abbaye bénédictine d’Hautvillers. En fait, une métairie entourée de terres, « vulgairement dite le Vieux Moulin », dont la superficie prendra un peu d’ampleur au XVIIIe siècle et finira par couvrir environ 62 hectares. Dans les autres directions, les terres baslieutaines voisines sont sous l’autorité des fontevristes de Longueau, possédant environ 200 hectares. Le prieur de Binson, relevant du prieuré clunisien de Coincy, est le seul à exercer la seigneurie spirituelle sur tout le territoire de Mesleroy-Baslieux et y percevoir la dîme. La partageant toutefois avec le curé à partir de 16914, lequel curé disposait également de terres et d’un grand presbytère.

Baslieux-sous-Châtillon © C Chevry

Nous avons trace d’un « seigneur en partie d’ Heurtebise et de Bailleux », ayant pour nom Charles Petit de Richebourg5, né vers 1560, dont le père, Nicolas Petit (1540-1601), avait été procureur au siège de Châtillon-sur-Marne. En 1606, sa seconde épouse lui donne une fille, à Châtillon-sur-Marne, prénommée Agnès, la future épouse de Louis Héricart et belle- mère de Jean de La Fontaine. Charles Petit, procureur du roi aux Eaux et Forêts de Châtillon, décède en 1633. A-t-il fréquenté Courdemange ? Probablement, mais de manière sporadique, et nous supposons qu’il ne l’a pas conservé, puisqu’avant 1611, un certain Isaac de Salnove, écuyer, est signalé parmi les archives en tant que seigneur de Courdemange6. En 1619, son fils, Alexandre, demeure dans le manoir, puis il va déménager quelques kilomètres plus loin, à Sablons, en 1621, quand il épouse Didière Petit, la nièce de Charles.

Armes des Petit de Richebourg ©CChevry

Le fief a dû revenir dans le giron des Petit de Richebourg, car nous apercevons un certain Luc Petit7, demi-frère d’Agnès, président de l’élection de Reims, seigneur d’Heurtebise, qui décède en 1661. Quelques heures après son épouse, Barbe Carré, décède à son tour. Les deux époux sont enterrés le même jour, à Reims auprès du corps de leur fils, prénommé mêmement Luc, seigneur de Baslieux. Cornette de cavalerie, ce fils est mort à Reims âgé de 27 ans, le 21 novembre 1652. Deux semaines avant, le 5 novembre 16528, quand les soldats de Turenne ont stationné, et se sont avinés, à Baslieux, il se pourrait bien que le maréchal ait occupé le manoir, dont on ne sait s’il était habité à cette date. Puis la seigneurie est passée entre les mains d’un petit-cousin d’Agnès, François Petit ou Lepetit, seigneur de Grigny et Richebourg, président et lieutenant général civil et criminel au bailliage de Châtillon-sur-Marne, charge qu’il a héritée de son père Jean, et qu’il a exercée de 1663 à 1715. En 1681, Courdemange / Mesleray apparaît comme une possession des héritiers du président Petit9.

Nous pouvons déduire de tout cela qu’au cours du XVIIe siècle, la famille qui a le plus investi les lieux a été celle des Petit. Du reste, elle a possédé des terres et maisons dans d’autres paroisses de la Varosse et au delà, dont celle toute voisine de Belval, où Jean Petit, avait acquis la ferme de la Charmoise en 1644. Les propriétaires de Courdemange n’ont en général guère résidé durablement dans le manoir qui n’ est devenu au mieux qu’une maison des champs avec un fermier assurant l’intendance. Faute d’archives, nous ne connaissons pas l’inventaire des droits, biens et revenus se rapportant au fief, ni son mode d’exploitation. Possède-t-il des bois ? Le moulin dit de Mesleray, sur le ru de Belval, qui doit sûrement moudre ses grains, pourrait bien lui appartenir. Apparemment, celui d’Heurtebise, dans la seigneurie de l’abbaye d’Hautvillers, ne semble plus en état de fonctionner depuis longtemps et ne subsiste qu’en tant que lieu-dit.

Les habitations paysannes de Mesleroy-Baslieux se distribuent volontiers à cette époque autour de cours communes, dont celle de la Grand Cour, la moins éloignée du manoir, peuplée probablement de familles dépendantes, toutes ou en partie, du seigneur de Courdemange/Mesleray et, à quelques dizaines de mètres vers l’ouest, celle des dames de Longueau. Est-ce que dépendre de plusieurs seigneurs à la fois soulevait des difficultés au sein de chaque foyer paysan ? Au sein de la communauté villageoise, voir de la courée ? Comment les coseigneurs, ou le plus souvent leurs agents à Baslieux, s’entendaient-ils ? Cela reste à creuser. Nous savons que le procureur de l’abbaye d’Hautvillers a fait plus d’une fois arpenter sa seigneurie d’Heurtebise, afin de défendre ses droits comme il le faisait sur l’ensemble de ses terres10. Rares sont les documents prouvant que ces droits ont pu être mal menés ou contestés, entre autres par les propriétaires voisins tant de Mesleroy-Baslieux que de Cuchery. Quand le seigneur de Courdemange-Mesleray a été en même temps lieutenant de justice du bailliage royal de Châtillon, les autres seigneurs du lieu étaient de toute façon amenés à le connaître, et à le respecter, pour des raisons qui ne tenaient pas qu’à leur coseigneurie.

Le manoir de Courdemange en 1762 11

En 1762, un plan du fief, terre et seigneurie d’Heurtebise, commandé par l’abbaye d’Hautvillers, nous dessine le manoir de Courdemange. Bâtisse sans ostentation, mais qui présente toutefois un étage, un toit à quatre pans, plusieurs cheminées, ainsi que des murs en moellon et chaux. Des bâtiments annexes, du type pressoir, ne paraissent pas figurer. Cependant, il est permis de penser que le fief possédait des vignes sur le finage baslieutain qui en comptait une trentaine d’hectares à cette époque12.
En 1771, Courdemange / Mesleray, précédemment dans le patrimoine de feu Henry Hyacinthe du Mas, comte de Manse, chevalier, seigneur – vicomte des Haut et Bas Verneuil (Marne)13, est vendu par sa légataire, Marguerite de Comdom, à Louis François Vol14. Issu d’une famille enrichie par la magistrature, quand il est né à Epernay, en 1721, son père, Louis Vol, était contrôleur des aides. En 1747, à Reims, Louis François prend pour épouse Marie Liesse Mayeur, dont un fils Remy Louis Antoine de Conantray, qui n’a pas vécu à Courdemange, et une fille, Marie Eléonore. Juriste de formation, Louis François a été avocat au Parlement de Paris, conseiller du roi15, procureur de l’élection d’Epernay, lieutenant général du bailliage de Châtillon de 1756 à 1773 et membre du conseil supérieur de Châlons. Après l’acquisition de la seigneurie partielle de Baslieux-Mesleray, et parvenu à la cinquantaine, il va résider à Courdemange, se présentant comme seigneur de Mesleroy, écuyer . En 1775, il se sépare de ses droits dans les seigneuries marnaises de Conantray et Œuvy pour 2000 livres 16.

En bons termes apparemment avec les hobereaux des alentours, nous remarquons Vol de Mesleray en 1778, aux obsèques de Charles Joseph Guérin de Tarnaux à Cuchery. En mai 1788, en tant que membre du bureau intermédiaire de l’élection d’Epernay, il écrit un projet « d’établissement de juges de paix ». Au début de 1789, il inspire les rédacteurs des cahiers de doléances de Baslieux et de Cuchery. Son nom ne figure toutefois pas parmi les signatures du cahier de sa paroisse. Nous l’apercevons, en 1797, adjoint de la commune de Baslieux, enregistrant un décès, puis une naissance, en présence de sa fille Marie Eléonore, baslieutaine, puis célébrant un mariage. Après la Révolution Louis François Vol s’est éteint du côté de Château-Thierry auprès de son fils chez qui il s’était retiré. Sa maison de Courdemange fait partie des acquisitions réalisées par Jean-Baptiste Bellot au début du XIXe siècle tant à Cuisles qu’à Baslieux-sous-Châtillon.

Courdemange en 1832 17


Les archives lacunaires nous font perdre un peu de vue Courdemange jusqu’en 1832, année de confection du cadastre baslieutain, nous positionnant toujours le manoir à l’écart de Baslieux qui est devenu la commune de Baslieux-sous-Châtillon. Deux petites bâtisses ont été construites, probablement au XVIIIe siècle, à proximité de la ferme, façade orientale.

Au cours des décennies qui ont suivi, peu de bâti est venu s’insérer entre Baslieux chef-lieu et Courdemange qui est resté un écart, dont le nom est parfois passé à la trappe dans les recensements de la population18. Plusieurs locataires se sont succédé, dont deux bergers présents dans les recensements de 1881 à 1891. En 1900, le propriétaire des lieux, parisien, se nomme Jean Félix Auguste Bellot, descendant de Jean Baptiste. Sa ferme se compose d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage, coiffé de tuiles plates, avec dépendances agricoles couvertes principalement de tuiles mécaniques. M. Bellot vend le tout à un membre de la tentaculaire famille Régnier, à savoir Jules Hippolyte Régnier, cultivateur-vigneron, époux de Louise Tournant, tous deux parents de Raoul né en 1884 et Camille né en 188719 .

Durant la Première Guerre mondiale, la troupe française a occupé les lieux. Au cours de l’été 1918, elle dresse des étais dans la cave pour la transformer en abri. A l’issue des bombardements, l’ensemble de la ferme se retrouve partiellement endommagé, et en 1920 Jules Hippolyte Régnier a déjà entrepris sa reconstruction. L’inventaire des dommages causés ne concerne pas le mobilier. Celui des éléments et matériaux de construction à l’intérieur du logement fait état de murs blanchis à la chaux dans les trois pièces du rez-de-chaussée, dont une avec grande cheminée, ainsi qu’une cuisine, un fournil avec four20. En 1921, les deux autres maisons de Courdemange présentes en 1832 sont toujours là, occupées par Edouard Pascal, vigneron, et par Ernest Martinet, cultivateur-vigneron et son épouse. Quant à l’ancien manoir, en 1949, il se trouve partagé entre Raoul Régnier et son neveu Marc Régnier (1923-2003), époux de Denise Rouillère (1924-2015). Le petit-fils de ce couple a vendu récemment la ferme, en train de tomber en décadence, au propriétaire actuel qui a entrepris sa rénovation.

Courdemange au 42, rue Valentine Régnier en 2024 © Clichés C Chevry


———————————————————————————————————————————-NOTES ET SOURCES

  1. Auguste Longnon, Dictionnaire topographique du département de la Marne comprenant les noms de lieux anciens et modernes. Imprimerie nationale, Paris. 1891. ↩︎
  2. Auguste Longnon, Etudes sur les pagi de la Gaule. Lib. A. Franck. Paris 1869. ↩︎
  3. John F Benton, Michel Bur, Recueil des actes des actes de Henri le libéral, comte de Champagne 1152-1181, Paris, 2009. ↩︎
  4. Gustave Laurent, Cahiers de doléances pour les Etats généraux de 1789. Département de la Marne, tome 3, Bailliages de Sézanne et Châtillon- sur-Marne, Epernay. Imp H.Villers, 1911. ↩︎
  5. Paul Pellot, Notice sur les Petit de Richebourg, dans Revue de la Champagne et de la Brie, 1891 et Archives départementales de la Marne. Registres paroissiaux de Châtillon-sur-Marne. Cote : 2 E 153/1. ↩︎
  6. Paul Pelllot, Essai sur la famille de Salnove dans Revue d’Ardenne et d’Argonne.Volumes 7-8.1900 ↩︎
  7. Mémoires de Oudard Coquault, bourgeois de Reims, 1649-1668 par Coquault Oudard, 1672. Loriquet C. Date de publication : 1875;
    et Archives départementales de la Marne. Registres paroissiaux de Reims 1640-1669. Cote : GG 193 ↩︎
  8. Maurice Poinsignon, Histoire générale de la Champagne et de la Brie. Depuis les temps les plus reculés jusqu’à la division de la province en départements, Châlons-sur-Marne. Martin Frères. 1896-1898.
    Mémoires du maréchal de Turenne. Tome I. 1643-1653 / publiés, pour la Société de l’histoire de France, d’après le manuscrit autographe… par Paul Marichal… ↩︎
  9. Archives départementales de la Marne. 3 juin 1681. Transaction entre les religieux d’Hautvillers et les religieuses de Longueaux pour redélimiter les terroirs et seigneuries d’Heurtebise, Bailleux et Mesleroy. Cote : H 1078. ↩︎
  10. Anne Hedé-Haüy, L’Abbaye d’Hautvillers : une abbaye vanniste à l’époque de Dom Pierre Pérignon (1668-1715). Sciences de l’Homme et Société. Ecole nationale des chartes, 2025. Français. <hal-05115165>. ↩︎
  11. Archives départementales de la Marne. Baslieux-sous-Châtillon. Plan du fief, terre et seigneurie d’Heurtebise par P. Villain. Cote : H 1259. Cliché pris en 1976 ↩︎
  12. Archives départementales de la Marne. Election d’Epernay. Administration des communautés. Cote : C 534. Impositions. Cote : C 961. ↩︎
  13. Vicomté acquise depuis son mariage, en 1738, avec Marie Louise de Villelongue, dont le père, Nicolas a été vicomte de Verneuil et possédait peut-être Courdemange/Mesleroy en partie. ↩︎
  14. Cartulaire du prieuré de Longueau / trad. et annot. par Paul Pellot,… ; avec la collab. de dom Albert Noël,… ↩︎
  15. Conseiller également de la maison de Holstein-Limbourg, selon certains généalogistes. ↩︎
  16. Revue de Champagne et de Brie.Tome 7. 1895 ↩︎
  17. Archives départementales de la Marne. Cadastre de Baslieux-sous-Châtillon. Section B2-3. Cote : P 738/6 ↩︎
  18. Archives départementales de la Marne. Dénombrements de la population; Baslieux-sous-Châtillon. Série 122 M. ↩︎
  19. Morte en 1948 ↩︎
  20. Archives départementales de la Marne. Dommages de guerre 1920-1921. Baslieux-sous-Châtillon. V_Cote 10 R 2915. ↩︎


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