Les zones humides
Les zones humides naturelles du vallon de Cuchery / Belval, déployées principalement dans son fond, favorables au peuplement d’animaux et d’arbres ou plantes semi-aquatiques1, tels que le saule marsault, l’aulne, l’osier, les joncs et les cannes, n’ont été ni empouillées de céréales ni bâties pendant des siècles. Procurant de la nourriture, tel du petit gibier à plumes, et des matières premières à toute une suite de métiers : vignerons, charrons, menuisiers, couvreurs, tonneliers, cercliers et vanniers. Celles qui se situent à la sortie sud-ouest de Cuchery ont été pourvues des noms de « Londrets ou Landraies », peut être dérivés de landes, et de « Fréverge », contraction de fré (frais) et verge (unité de superficie locale). Certaines de leurs oseraies et saussaies ont relevé des biens communaux.


< Botte de joncs pour le liage de la vigne © C Chevry
Récoltés dans les lieux humides.
Les archives des XVIIIe et XIXe siècles attestent que les chènevières ou chanvrières se plaisent dans les zones gorgées d’eau en saison morte, au sol léger et riche à la belle saison, et sont l’objet d’attentions particulières. Cependant, rien n’est révélé sur la ou les variétés de chanvre cultivées. La culture du lin apprécie également ces zones, elle avait sa place au XVIe siècle dans le vallon, mais celle du chanvre l’a supplantée, offrant des fibres plus résistantes, correspondant mieux aux besoins de la population.
Des réservoirs ou routoirs, alimentés par des sources, où l’eau coule en permanence, se distribuent dans les zones de chènevières, afin d’y rouir2 les bottes de chanvre. Les parcelles restent longtemps en place puisqu’à cette époque la culture du chanvre se pratique hors assolement, entièrement manuelle afin de ne pas tasser le sol. Le chanvre se sème au printemps, en suivant le dicton « à la Saint-Georges, quitte tes orges et fais tes chanvres ». Les pigeons sont friands de ses graines, aussi le syndic (ou maire à partir de 1790), demande-t-il de fermer les colombiers pendant cette période. La récolte se situe en septembre, suivie par le rouissage qui rend alors les chènevières repoussantes à cause des odeurs et de la pollution que cette activité génère. D’ailleurs, avant la Révolution, les chènevières installées le long du ru de Belval étaient obligatoirement tenues à distance des moulins banaux. Les routoirs publics ont probablement fonctionné à la manière des pressoirs, c’est-à-dire selon une organisation collective. La Neuville-aux-Larris, village perché du vallon, récolte quand même des bottes de chanvre, au moins pour une partie d’entre elles sur le finage de Cuchery ou Belval. C’est pourquoi, vers la fin du XVIIIe siècle ou au début du XIXe siècle, sa population a aménagé un routoir public dans une ancienne carrière au pied d’une fontaine, située sur un pâtis communal sis à la même altitude que le village. Il correspond de nos jours à la Grande Mare. A quelques centaines de mètres, à proximité du profond ravin de la Mignonnerie, sur le finage de Belval, le même type de routoir a été implanté.

< Chanvre mâle et chanvre femelle3
Les paysans récoltaient d’abord le chanvre mâle, puis le chanvre femelle qui portait les chènevis (graines).
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Voir : L’artisanat du chanvre et les textiles dans le vallon de Cuchery
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1634-XIXe siècle Un document d’arpentage du prieuré de Belval de 1634 dessine, près du moulin Dulet (La Clicotte), une plantation de peupliers, aulnes et saules. Jusqu’au XIXe siècle, nous avons trace de ces plantations, telle la « peuplière » du vigneron cucheriat, Jean Vizeneux, au XVIIIe siècle, au lieu-dit « Les Aulnes ». La culture de ces essences offre l’intérêt de croître rapidement, retenir et fertiliser le sol, fournir du fourrage ainsi que du bois demandé par les menuisiers locaux.
1753 Dans l’estimation des biens fonds de Cuchery, un arpent de chènevière ou de jardin offre un revenu estimé sept fois supérieur à l’arpent de terre de labour consacrée aux céréales.
1757 On compte à Cuchery 38 propriétaires de chènevières, possédant en moyenne environ 13 verges chacun sur le finage du village.

1764 Outre aux Londrets et à la Fréverge, il se présente des chènevières le long du ru de Belval, aux Clos de la Cohette, dans les zones humides des Vieilles Vignes et de la Charmoise. Un état des novalles en signale même dans les clos de Mme Demischel et de Melle d’Anglars à Orcourt, le long du ru des Aulnes.
1791 En novembre, les 15 arpents de jardins-chènevières sur Cuchery rapportent 30 livres chacun, plus que les vignes de 1re classe, même le curé détient sa parcelle, au « Landray ».
1831-1839 Depuis 1791, la superficie des chènevières a pris de l’ampleur aux marges des zones humides. Chènevières et réservoirs couvriraient un septième du finage de Cuchery, si nous nous fions au cadastre, de nombreuses familles du village en possèdent un lot. Le plan cadastral nous met en évidence la taille minime de certaines parcelles, notamment aux Londrets, où coule la fontaine de la Mare Londret, dont le bassin a dû servir de routoir5. En 1839, nous lisons dans la Géographie historique et statistique du département de la Marne 6 que « les légumes et le chanvre réussissent mieux que tout autre chose » sur le sol de Cuchery.
A partir des années 1870 La culture du chanvre disparaît, parce que les autres fibres le détrônent, les habitants cessent de fabriquer eux-mêmes leurs tissus et, progressivement, leurs vêtements ou linges. Les petits cordiers de la région ferment boutique ou achètent du chanvre non français. Certaines chènevières se transforment alors en jardins fertiles, fonctionnant avec le même système de drainage, en particulier aux Londrets et à la Fréverge, où s’alignent des carrés de légumes associés à quelques rangs de fleurs qui rendent le lieu agréable. On ne les clôture pas de grillage ou de barrières, préférant border les sentes qui y conduisent par quelques arbres fruitiers, des boules de neige, des lilas et des seringats qui embaument l’air ou bien des touffes de buis à bénir aux Rameaux. Même l’instituteur y a son carré, le jardinage étant inscrit à son programme de formation à la fin du XIXe siècle. Aux alentours de 1900 jusque vers 1970, ces jardins ont çà et là laissé un peu de place à des pépinières viticoles, généralement temporaires.

Le cliché laisse deviner le parcellaire, et nous montre les deux lavoirs : celui de la Mare Robert, à droite, celui de la Mare Londret, à gauche.


Evoquant (en plus petit) les anciens réservoirs.
Fin du XXe siècle – 2020 Les jardins, comme les chènevières, subissent à leur tour l’abandon. Habitants et municipalité préfèrent constituer des décors végétaux ou minéraux urbains et exotiques, autour des bâtisses tant privées que publiques ou aux entrées du village. Les concours départementaux de fleurissement, développés à la fin du XXe siècle, ont d’ailleurs valorisé cette pratique. Quelques zones humides ont été transformées en espace de loisir, la Fréverge est grignotée par l’habitat et les Londrets se trouvent défigurés7.
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Les lavoirs
Avant le XIXe siècle, la plupart des familles de Cuchery lavent leur linge dans les mares des Londrets ou dans le ru des Aulnes. Il a fallu attendre les années 1830 pour voir apparaître le premier lavoir public couvert, sur un terrain communal à la Mare Londret, alimenté par une source et prévu pour servir de réserve d’eau en cas d’incendie. Formant un rectangle d’ environ 7 mètres de large sur 9 mètres de long, à bassin unique rasant le sol, et en partie fermé, il présentait des murs en pierre locale, des pignons en brique et un toit à deux pans en tuiles plates.

La rue de la Mare Londret (1982) ©C Chevry
Empruntée par les lavandières poussant leur brouette. L’ autre voie, nommée Rue du Lavoir, qui a permis l’accès aux Londrets, partait de la vieille rue de la Barbe-aux-Cannes.
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Les boites à laver en bois fabriquées par le menuisier du village, rembourrées d’un coussin ou de paille, protégeaient les genoux des ménagères. Comme elles étaient lourdes, elles pouvaient rester en permanence le long du bassin, au risque parfois de les voir chaparder par une lavandière en colère.

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Au cours des années 1870, un deuxième lavoir public, dénommé le lavoir de la Mare Robert, accueille les lavandières, construit à la fontaine des Londrets, présentant un bassin de 3,8 mètres de large sur 5,5 mètres de long. De plan rectangulaire, avec des murs en pierre locale et une couverture à deux pans en tuiles, comme celui de la Mare Londret dont il n’est distant que de quelques centaines de mètres. Ces deux lavoirs se nichent parmi les jardins et ce qui reste de la végétation naturelle semi-aquatique alors que le lavoir communal d’Orcourt, construit vers la même époque que celui de la Mare Robert, se détache franchement à l’entrée du hameau, se démarquant des autres lavoirs par son architecture de type atrium et sa pierre à laver, dure, d’un blanc épais, provenant d’Hermonville. A Belval, les lavoirs publics s’égrènent le long de la seule rue du village. Quant au vieux lavoir de La Neuville-aux-Larris, alimenté par une source et éloigné en contre-bas des habitations, sa position nous surprend de nos jours puisqu’il est campé dans les vignes surplombant le vallon de Cuchery.
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Le vieux lavoir de La Neuville-aux-Larris
A la limite des finages de La Neuville et de Cuchery, le vieux lavoir de La Neuville-aux-Larris apparait dans les archives dès 1791, non couvert, puis réapparait sous le nom de « La Fontaine la pierre » en 1832, équipé d’un bassin unique rectangulaire, façade sud ouverte8. En 1890, la bâtisse a été rénovée, pour un devis de 1047,84 francs, par M. Bourique- Bouvry, maçon à Marfaux et M. Lassaux-Contant, couvreur à Chaumuzy. Avant les destructions de juillet 1918, le lavoir présente quatre murs en moellons et chaux, encadrement de baies en brique, parement intérieur de tous les murs, enduit en plâtre, sol en ciment, croisées et charpente de combles en chêne, couverture de tuiles de Presles plates.





1 : Charpente, 2 : arrivée d’eau, 3 et 4 : niches, au vieux lavoir de La Neuville-aux-Larris (2020) © C Chevry
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Au XIXe siècle, les lavoirs, de la même manière que les jardins et les fontaines, sont des lieux privilégiés de convivialité féminine. Laver le linge représente une tâche pénible, longue, particulièrement au moment de la grande lessive semestrielle des blancs. Pendant qu’elles battent et frottent le linge puis le rincent à l’eau claire et l’essorent, les femmes discutent, chantent et parfois se querellent en se jetant par exemple de l’eau avec leur batte. Au cas où leur linge de maison « s’égarerait » au lavoir (ou ailleurs), elles prennent soin de le marquer, en y ajoutant parfois des motifs brodés si réussis qu’ils peuvent rendre vertes de jalousie les autres lavandières9.
La profession de lingère-blanchisseuse figure dans les recensements de la population. Elle fréquente les mêmes lavoirs que les autres Cucheriates. De 1872 à 1906, Julia Héléna Ancien, fille de Louis Antoine Ancien, maréchal-ferrant et de Célinie Eugénie Paris, lingère, exerce ce dur métier. A la tâche dès l’âge de 17 ans, elle a tenu le coup jusqu’à sa mort. Il n’est pas sûr que ses voisines de lavoir aient fait preuve de bienveillance à son égard, vu sa situation de mère-célibataire, ayant donné naissance à neuf enfants qu’elle ne s’est pas empressée de reconnaître et d’élever décemment, se plaçant ainsi en marge de la société.
Après la Première Guerre mondiale, la plupart des lavoirs ont été restaurés. A Orcourt, le lavoir communal a été reconstruit par la Société industrielle de Reconstruction. Dans celui de la Mare Robert, on a refait en ciment Portland le fond, la chape du glacis à laver et une partie des murs. Des carreaux de ciment neufs ont été posés au sol; plus tard on installera des toilettes à la turque.
De nouveaux lavoirs, d’une tout autre architecture, ont par ailleurs surgi dans le paysage, en ciment armé, au cœur du village de La Neuville-aux Larris, ainsi que dans les hameaux belvatiers de La Poterne et Grand Pré.

Avec l’arrivée de l’eau courante, au fil des années 1950, certains foyers cucheriats, notamment ceux qui disposaient d’une buanderie, se dotent du bac à laver en ciment, les dispensant de se rendre aux lavoirs. Dans les familles comptant plusieurs personnes, on fait désormais la lessive toutes les semaines. Les ménagères essangent le linge, puis le font bouillir, le frottent, le rincent et l’essorent. Les couleurs sont lavées à part avec le jus récupéré de la lessive des blancs. Les femmes qui continuent à fréquenter les lavoirs s’y rendent deux fois, une première pour l’essangeage du linge et une seconde après l’avoir fait bouillir à la maison. Fidèles à la tâche, même lorsque l’eau gèle sur la pierre à laver et provoque la « piquette », elles lavent parfois, moyennant rétribution, le linge d’autres familles.
Imaginer que les lavoirs n’ont accueilli que des lavandières serait réducteur. Quand elles n’investissaient pas le lieu, nous aurions pu y surprendre des adolescents, trouvant là un abri propice à l’ échange de confidences et à ce qui était plus ou moins défendu, tels le flirt, les premières cigarettes dérobées ou le plongeon dans l’eau froide. Les plus petits ont aimé y jouer à cache-cache ou s’ y délecter de sucreries. Certains d’entre eux ont d’ailleurs gardé le souvenir de la belle maquette de bateau à voiles construite, dans les années 1950, par le Cucheriat Maurice Charbonnier, qu’il faisait voguer à la surface du lavoir de la Mare Londret pour leur plus grand plaisir. Tandis que d’autres, plus sauvageons, construisaient des cabanes éphémères dans les roselières voisines.

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< La lessiveuse abandonnée, 22, Grande Rue ©C Chevry 2009
De 1900 à 1960, la lessiveuse galvanisée à champignon était d’usage courant.
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La généralisation de la machine à laver électrique, à partir des années 1960, a entraîné la désertion des lavoirs. Les années 1980-1990 marquent la démolition des deux lavoirs publics des Londrets. Le lavoir du centre de Belval a été vendu et transformé en garage. Le vieux lavoir de La Neuville-aux-Larris, lui aussi vendu, a gardé globalement sa physionomie. Quant au lavoir d’Orcourt, il a été préservé et intégré à un décor fleuri.
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NOTES
- Voir : La Flore à Cuchery 1928 Appel à volontaires qualifiés afin de réaliser ce même inventaire un siècle après. ↩︎
- Rouir le chanvre consiste à isoler ses fibres par macération ↩︎
- Grand dictionnaire universel du XIXe siècle par Pierre Larousse. ↩︎
- Dessin d’après le bestiaire de Christophe Magnier figurant dans les archives du prieuré de Belval. Archives départementales de la Marne. Cote : 27 H 8. ↩︎
- Archives départementales de la Marne. Cadastre. Cote 3 P 908/7 Section C2 1832. ↩︎
- G. Lesage, Géographie historique et statistique du département de la Marne,
Imprimerie de Renaudin, Stenay, 1839. ↩︎ - Construire bâtiments et parkings dans ces zones a-t-il été un choix sans conséquences sur les échanges entre la nappe phréatique et le ru des Aulnes ? ↩︎
- Archives départementales de la Marne. Plan du terrain qui forme contestation pour les limites des terroirs entre les communautés de Belval, Cuchery et la Neuville aux Larris, 1791. Cote : 14 B 82/5.
Cadastre. La Neuville-aux-Larris. Section B1. 1832. Cote 3 P 1118/3. ↩︎ - A l’école, les filles apprenaient la marque (du linge, en broderie) à côté du tricot et de la couture. ↩︎
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SOURCES
Archives départementales de la Marne. Plan du terrain qui forme contestation pour les limites des terroirs entre les communautés de Belval, Cuchery et la Neuville aux Larris, 1791. Cote : 14 B 82/5
Archives départementales de la Marne. Estimation des Bien Fonds de l’élection d’Epernay 1753. Cote : C 792.
Archives départementales de la Marne. Minutes notariales de Belval-sous-Châtillon de 1720 à 1727. Cote : 4 E 1197-1198 et de 1733 à 1777. Cote :4 E 1200-1212.
Archives départementales de la Marne. , La Neuville-aux-Larris. Budget et comptes 1874 à 1980. Cote : E DEPOT 18529.
Archives départementales de la Marne. Prieuré de Belval Cotes : 27 H 6, 27 H 7 et 27 H 8.
Archives départementales de la Marne. Révolution. Cote : 1 L 858.
Archives départementales de la Marne. Cadastre. La Neuville-aux-Larris. Section B1. 1832. Cote 3 P1118/3. Cuchery. Section C23? 1832, Cote : P 908/7, Belval-sous-Châtillon. sous-Châtillon. Section D13 , 1832, Cote : P 749/10.
Archives départementales de la Marne. Dommages de guerre. Cotes : 10 R 2906, 10 R 2910.
Archives municipales de Cuchery. Les registres d’Etat civil : naissances, décès et mariages de Cuchery de 1800 à 1910 (consultés en 1976).
Archives municipales de Cuchery. Registres des délibérations du conseil municipal de Cuchery de 1800 à 1910 (consultés en 1976).
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Témoignages oraux recueillis auprès des habitants du vallon de Cuchery. 1975-2009.
L’industriel de la Champagne, 29 août 1839.
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