Histoire viticole du vallon de Cuchery : un terroir millénaire (900-1914)

Le cépage Meunier ©C Chevry

Fin du Xe siècle On façonne déjà la vigne et on cueille le vin à Cuchery, où se perçoit une redevance de deux muids de vin sur chacun des manses entiers énumérés dans le polyptyque de Saint-Remi, correspondant à une production probable de 10 muids par manse. Ce document n’y mentionne pas la profession de vigneron, chaque tenancier pratiquant la polyculture. Les vignes cohabitent avec les bois, les céréales et les prés dont elles sont peut être séparées par des haies 1.

XIVe– XVe siècles Les vignes de Cuchery et Belval résistent aux affres de la guerre de Cent Ans.

1680-1700 Au sein des registres paroissiaux cucheriats le métier de vigneron prédomine, cela autorisant à qualifier Cuchery de « village de vignerons ». Le terroir viticole représente à peine 15 % de son finage mais rapporte bien plus de rentrées fiscales que les terres de labour.

1716 Lorsque les raisins sont encore sur pied, les vignerons emploient l’expression pittoresque de « dépouilles pendant par racine ».

1723-1735 La verge (environ 0,5 are) de vigne se vend au prix moyen de 5 livres et se loue autour de 4 sols par an, en général pour une durée de 20 ans. A titre de comparaison, dans le terroir viticole d’Ay, déjà renommé à l’époque, s’affichent des prix de l’ordre de 8 à 10 livres la verge. Les ventes figurant dans les actes rédigés par Christophe Magnier, le notaire royal, portent sur de très petites superficies, souvent moins d’une vingtaine de verges.

Nous ne disposons guère de documents décrivant le paysage de cette époque. Dans leur quotidien, les Cucheriats se préoccupaient probablement plus d’y vivre, ou d’y survivre, que de le contempler et encore moins de l’analyser. Les actes notariés laissent cependant entrevoir le terroir viticole du vallon, composé de petites parcelles cultivées en foule2 auxquelles accèdent sentes et sentiers. En ce début du XVIIIe siècle, elles forment au moins trois blocs, dont les noyaux sont restés les mêmes jusqu’au XXIe siècle. Le plus étendu, s’accroche à mi-côte du versant nord alors que deux blocs résiduels se détachent sur le versant de la butte témoin du Balai surplombant Orcourt et sur la mi-côte orientale au dessus de Belval. Vu la taille pratiquée à l’époque dans le vallon, les vignes atteignent une hauteur d’environ quatre à cinq pieds. Les parcelles ne sont pas closes. Cependant, sur le versant le mieux exposé se présente un lieu-dit nommé « Les Clos », héritage d’un statut juridique antérieur particulier, le distinguant des parcelles voisines mais ne désignant pas une clôture matérielle. Le lieu-dit viticole contigu qui le surplombe, « Les Larris », nous rappelle que les vignerons ont planté la vigne jusqu’aux conditions pédologiques limites puisque le site présente des affleurements d’énormes pierres meulières avec lesquelles il a fallu composer. Il est difficile de deviner la forme des parcelles et leur mode de création. Pour mémoire, en 1630, le prieur de Belval se souciait déjà de « mettre au carré », par un échange avec des particuliers, sa vigne attenante au prieuré. Les paysans du vallon partageaient-ils cette méthode ?

< Contours de la vigne du prieuré de Belval. 1645 3

Jean Godinot, ancien chanoine de la cathédrale de Reims, est réputé à l’époque pour son savoir en matière de vin et de vigne en Champagne. Les prieurs de Belval, eux aussi chanoines de l’Eglise de Reims, ont dû le fréquenter, en ont-ils tiré pour autant des enseignements quant à la conduite de leurs vignes ?

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1733 2 mai Un bail à loyer conclu à La Neuville stipule que les locataires devront «labourer, prouvigner et fasconner les pieds de vigne en bâton». Les vignerons fixent les sarments à des bâtons qu’ils piquent au printemps et retirent à la fin de l’automne. Ils en assurent eux-mêmes la fabrication, à partir d’essences puisées dans les espaces boisés du lieu. Pour un arpent de vigne, il faut compter de 30 à 33 bottes de bâtons. Selon Nicolas Bidet, si on en prend soin, ces bâtons peuvent se rendre utiles une vingtaine d’années.

1753 Le fisc royal estime que l’arpent de vigne offre le plus haut produit, soit 25 livres.

1757 L’administration communale de Cuchery nous a laissé un rôle pour les réparations de son église qui nous détaille les propriétés de chacun des foyers du village. D’après ce document, il n’existe pas de grandes exploitations viticoles dans le vallon. Le terroir viticole de Cuchery gravite autour de 70 hectares. Sur environ 110 ménages cucheriats, 98 possèdent de la vigne sur son finage. Une partie d’entre eux en possède certainement sur les finages voisins. Si on recoupe cette source avec les registres paroissiaux de l’époque, il apparaît que les possédants de vigne sont des vignerons ou veuves de vignerons (pour 64 d’entre eux), manouvriers-vignerons (pour 20), les autres étant artisans, laboureurs-fermiers, meuniers, berger, bûcherons. Trois sont des privilégiés, ne payant pas la taille. Sur ces 98 possédants, 54 ont un revenu tiré du finage cucheriat estimé inférieur à 40 livres par an, pourvus dans leur grande majorité de moins d’un arpent de vigne sur Cuchery. Le plus gros est forain, M. de la Felonnière, demeurant à Fossoy, avec trois arpents, divisés en de menues parcelles dispersées sur le terroir viticole cucheriat, louées à différents ménages du vallon et ne rapportant qu’une petite partie des revenus tirés de son fief. Son père, Claude de la Felonnière, semble en avoir possédé davantage mais il a dû en vendre, par exemple, au lieu-dit « La Ragottery », un demi-arpent en 1735 à Pierre Ramillon, un vigneron du hameau d’Orcourt.

Les vignerons, qu’ils soient ou non en même temps manouvriers au service des propriétaires de vigne du cru ou forains, pratiquent d’autres cultures pour nourrir leur famille, leur basse-cour et leur monture. Ou d’autres activités, tel le bûcheronnage durant l’hiver.

Les lieux-dits du terroir viticole du vallon ne sont que rarement liés à des noms de propriétaires qui auraient laissé leur marque. Ainsi retrouvons-nous, à Belval, « les Nicottes », se référant à la famille Nicot, peut-être « Les plantes de Jean Dellonnoy » et à Orcourt, « Les Bondottes ». Au XIXe siècle, « La Brugnotte » et « La Maingotte » pourraient évoquer les Brugneau et Maingot, familles qui avec les Bondot étaient déjà implantées à Cuchery à la fin du XVIIe siècle. La référence aux cépages plantés ne se présente pas davantage, sauf éventuellement « Les Epinettes », à Belval.

1771-1776 La verge de vigne se vend toujours dans le vallon en petite superficie, au prix moyen de 10,4 livres, environ moitié moins que dans les communes viticoles aux alentours d’Epernay fournissant le grand commerce.

1773 L’observation des lieux-dits égrenés dans les minutes notariales de Christophe Magnier, entre 1720 et 1777, permet d’avancer que le vignoble de Cuchery s’est étendu depuis 1753. Réuni à ceux de Belval et La Neuville, il couvre 389 arpents4, sur lesquels le fisc royal relève une production de 607 muids de vin. Alors qu’en année commune, elle se monte à 1205 muids (environ 20 hectolitres à l’hectare). Le fisc estime que le vignoble n’est pas en encore en état de rapporter le taux commun (de la taille), à cause « du peu d’aisance des habitants et de la traite difficile de leurs denrées ».

1774 10- 12 mai Très gros orage de pluie et grêle, entraînant le « ravinage » dans les vignes. Cela oblige les vignerons à encore plus « déculer », c’est-à-dire à remonter dans le haut des parcelles de vigne la terre descendue en contrebas. Ils en récupèrent ainsi au moins une partie. S’ils ne le font pas, les propriétaires des parcelles inférieures auront l’avantage d’avoir moins à terrer et en même temps l’obligation de dégager leurs ceps enfouis.

1774 19 mai La gelée ravage les côtes d’Orcourt, Belval, la Charmoise et Paradis.

1783-1791 Sur un plan des pâtis communaux de Cuchery et Belval de 1783 qui est parvenu jusqu’à nous5 figurent deux petites enclaves de vignes aux lieux-dits «La Ragottery» et « La Bouronnerie », avec les échalas sur lesquels sont fixés les sarments. L’enclave de « La Bouronnerie » (en bas, à droite sur le plan) se situe au milieu de terrains pauvres et mal exposés. A quelques centaines de mètres, l’abbaye d’Hauvillers, sur le finage de Baslieux-sous-Châtillon, possède alors la cense d’Heurtebise, d’environ 65 hectares, qui ne présentait pas de vignes. Aucun arbre n’est planté dans les parcelles viticoles, ce que confirme un autre plan du 7 mars 1791 se rapportant à une zone limitrophe contestée entre Cuchery, Belval et La Neuville-aux-Larris 6; les arbres auraient compromis la croissance de la vigne et la murison du raisin.

1784-1789 Les gelées, la grêle, les attaques de vers dont l’élimination se révèle coûteuse, constituent les principaux fléaux menaçant la vigne.

1789 L’hiver et le printemps 1789 se révèlent très rigoureux dans l’élection d’Epernay. Les gelées durent jusqu’en juillet, attaquant les ceps jusqu’à la racine. Il n’y a presque pas de récolte. Désespoir et famine guettent les vignerons misérables. En mars 1789, le dernier article du cahier de doléances des Cucheriats signale que les vagabonds, gens sans aveu et rôdeurs de nuit, constituent une menace qui se multiplie.

1791 C’est désormais devant le juge de paix de Châtillon-sur-Marne que sont arbitrés les litiges entre vignerons. Lorsqu’ils laissent leurs vignes empiéter sur les parcelles de leurs voisins, ces derniers en colère ripostent parfois par l’arrachage des ceps fautifs. Etant donné l’attachement que le vigneron porte à chacun de ses« chés » (ceps), aussitôt l’affaire est portée devant le juge de paix. Cela arrive en principe chez le vigneron qui a oublié de faire les chevets et relever les sentes.

Le 16 février, la vigne de la cure, au lieu-dit avantageux, « Les Monthésié », devenue bien national, est vendue 4 livres la verge à Jean Cazé, de Cuchery. Il s’agit là d’un véritable bradage puisque quelques mois plus tard, le 8 septembre, au lieu-dit lui aussi avantageux, « Les Grandes Sentes », un autre Cucheriat, Pierre Servenay, achète une vigne 13,2 livres la verge à Charles Guigueret de Chaumuzy.

A la fin du mois de septembre, à nouveau une très mauvaise récolte accable le vallon. Le maire de Belval, Christophe Charles Magnier, considère que sur 5 arpents on ne récolte même pas une pièce de vin.

En novembre, les vignes de Cuchery couvrent 195 arpents, dont 156 de 1re classe, rapportant 20 livres par arpent, et 59 autres de 2e classe, rapportant 15 livres par arpent. A Belval, les 114 arpents de vignes sont divisés en cinq classes, rapportant 20 livres l’arpent pour la 1re et 4 livres pour la 5e. A cette date, on trouve des vignes de 1re classe à Hautvillers qui rapportent 40 livres l’arpent ou mieux encore, à Champillon, qui rapportent 60 livres.

1794 26 décembre Le bradage des biens nationaux ne se reproduit pas lors de la vente des 185 verges de vignes de l’émigré Charles Guérin de Tarnaux, situées dans le vallon. Réparties en huit lots, elles sont adjugées au prix moyen de 27,5 livres la verge, à six acheteurs de Cuchery. La même année, dans un cru réputé comme Ambonnay, se présentent des vignes de propriétaires, non émigrés, cédées dans le même ordre de prix, soit 12 à 30 livres la verge.

1806-1914 Le maire peut fixer les bans de vendanges. A partir du premier Empire, le conseil municipal relève dans son registre les années de mauvaises récoltes car cela affecte directement et lourdement les recettes de la commune. Il espère obtenir des aides de l’Etat qui consistent à baisser les impôts ou à en exempter les pauvres. Le bureau de bienfaisance nous en dresse la liste à partir des années 1830.

1804-1826 Le nombre d’habitants de Cuchery atteint son apogée, soit 560 habitants en 1804, puis il descend à 512 âmes en 1826. Sous le premier Empire, le taux d’accroissement naturel est négatif et les guerres napoléoniennes font mourir au moins six soldats cucheriats. A partir de 1821, c’est l’exode vers les villes qui explique la baisse de la population, résultant du morcellement de la propriété foncière, amplifié depuis la fin du siècle précédent et qui n’est plus compensé par les mariages entre fils et filles de vignerons. 80 % des ménages et des célibataires ayant quitté Cuchery sont de très petits vignerons ou bien des manouvriers-vignerons. A Belval, la même évolution se dessine, le village déclinant de 536 habitants en 1805, à 433 habitants en 1822.

1809 Sévissent les hannetons, les cantharides et les « bêches ».

1816 Trois lots de vignes se vendent dans le vallon au prix moyen de 15 francs l’are. Durant l’été, des pluies continuelles et des inondations ont provoqué pour 45 000 francs de perte de revenus des vignes à Cuchery et pour 65 000 francs à Belval-sous-Châtillon.

1817 Très mauvaise récolte tant viticole qu’agricole.

1821-1822, 1828 Les vignerons du vallon s’adaptent aux conditions naturelles en choisissant des cépages variés, rustiques et de surcroît productifs. Une même parcelle de vigne peut se complanter de plusieurs cépages. Le XIXe siècle a vu progresser la connaissance scientifique du terroir, décrite par des observateurs extérieurs. Les annuaires de la Marne en témoignent, qui nous détaillent les vignes, toujours cultivées en foule, se divisant en Morillons noirs, à mi-côte, et sur les hauteurs : Méliers, Gamés, Gouais, en blanc. La côte exposée sud, sud-ouest convient à la vigne, sur les terres argilo-calcaires et arides, et surtout sur les terres graveleuses et quartzeuses. Cette côte produit le meilleur vin du pays, au « goût de pierre à fusil ». La côte de vigne d’Orcourt, aux sols « calcaireux », produit des vins plus fins.

Pour Belval, l’Annuaire de 1822 évoque des rendements qui ont baissé depuis le début du XIXe siècle, parce que le terroir viticole perd sa terre végétale. Il faudrait terrer et amender. Sur ses 65 hectares, on obtient 1000 pièces de vin en année commune, soit environ 30 hectolitres à l’hectare. Il existe bien deux cendrières sur le finage de Belval, dont l’une, à la Charmoise, appartient à M. Gandon qui l’a ouverte en 1812. Ces cendrières, de 7 à 8 pieds d’épaisseur, semblables aux autres de la Montagne de Reims, fournissent une terre noire, chargée en sulfate d’alumine, utile pour amender les sols. Mais ici, elles contiennent trop d’argile et de végétaux carbonés.

A en croire B.A. Lenoir, la pauvreté des sols dans le vignoble champenois oblige les vignerons à aller chercher ailleurs des plants pour renouveler leurs vignes, dans l’Aisne par exemple, du côté de Velly ou Vic. Les vignerons de Cuchery étaient-ils concernés par cette pratique ?

1832-1834 Les feuilles du cadastre napoléonien qui sont alors réalisées nous mettent en évidence un parcellaire de vignes très émietté, interrompu par de rares savarts. La plupart des parcelles forment des quadrilatères de toutes sortes. La matrice cadastrale nous précise que l’hectare de vigne est imposé 30 francs, bien loin devant celui de terre labourée : 8 francs ou de bois : 7 francs.

1834-1852 Le terroir viticole de Cuchery passe de 105 à 110 hectares.

1836 Sur 150 ménages résidant à Cuchery, 96 exercent le métier de vigneron. Les cinq plus fort imposés du village sont toutefois les «gros» cultivateurs et non des vignerons. Ces « gros » parviennent plus facilement à recevoir la qualification de « propriétaires » ou de « sieurs » dans les actes d’ état civil et notariaux.

1848 Au début de juillet, 20 à 22 hommes de Belval-sous-Châtillon quittent le village pour aller faire les moissons dans la Champagne céréalière. Ce qui n’est pas sans poser de problèmes au maire soucieux d’assurer la relève de la Garde nationale. Il est probable que pendant cette période, le travail des vignes a été assuré par les femmes et les enfants. Cette situation n’est pas nouvelle puisqu’en 1789, dans leur cahier de doléances, les Belvatiers se présentaient déjà comme des « pauvres malheureux mercenaires, étant obligés d’aller tous les jours en journée, à une, deux lieux […] pour tâcher de subsister, eux et leur famille ».

Les Cucheriats déplorent que les bêtes de somme soient en liberté dans les vignes, Six gardes champêtres auxiliaires sont tout de suite recrutés par le conseil municipal afin de renforcer la surveillance.

1850 Dans la succession Gotillot-Bochot de La Neuville-aux-Larris, les héritières vendent des vignes situées dans le vallon au prix moyen de 11 francs l’are.

1852, 1853 La grêle sévit. En 1852, la commune de Cuchery perd 8 hectolitres de vin par hectare. En 1853, elle se voit dépouillée des trois quarts de sa récolte viticole et du quart de celle en céréales. La municipalité recense 42 personnes «malheureuses» et à secourir, au mois de décembre de la même année.

Moyère (Châtillon-sur-Marne) © C Chevry

1855 Il est d’usage d’apporter une charge d’âne de fumier par are (en année de fumure) et de piquer 50 échalas pour 1,53 are de vigne, échalas qui sont « ramoyés » à l’automne en tas placés dans la vigne, tas qui ont pu porter le nom de « moyères ».

1857 Selon le docteur Guyot, dans le type de vignoble auquel se rattache le vallon de Cuchery, le vin vaut en moyenne 12,5 francs l’hectolitre. Le rendement par hectare n’excédant guère 30 hectolitres, la plus-value de la richesse de la vigne ne dépasse donc pas 375 francs par hectare.

1866-1872 L’émigration qui s’était ralentie après 1826, reprend de l’ampleur, 55 habitants quittent Cuchery, une partie se dirigeant vers les villages viticoles des grands crus champenois.

Fin du XIXe siècle-1914 Belval-sous-Châtillon, Cuchery et La Neuville-aux-Larris comptent parmi les communes viticoles fournissant des raisins aux maisons de champagne. Leur terroir viticole appartient aux crus de la Rivière de Marne. Plus précisément de la Petite Marne, encore appelée péjorativement Varosse, classée officieusement parmi les seconds crus. Classement hérité de l’époque des vins tranquilles durant laquelle ces crus étaient très souvent ignorés par les auteurs décrivant le vignoble champenois. La Varosse serait la contraction de val et de rosse, parce qu’elle est formée de petits vallons aux pentes abruptes descendant vers la Marne dans lesquels le soleil brille moins qu’en basse vallée. Sur le terroir viticole de Cuisles, à 5 kilomètres de Cuchery, il existe un lieu-dit, « Les Varosses », et nous apercevons au autre lieu-dit, « La Varosse », sur le terroir agricole de Romigny, dans le Tardenois voisin. Le terme de Varosse ou Varoce est par ailleurs employé à cette époque par des vignerons fanfarons de la Grande Montagne de Reims afin de désigner les habitants de la vallée de la Marne7. Avant eux, au XVIIIe siècle, le chanoine Godinot avait déjà considéré que la Petite Marne commençait à Damery, voir Cumières dans certains écrits. Dans le parler populaire du côté de Damery, nous rencontrons le mot « Valtopie », possible isonyme malveillant de Varosse, signifiant « lie du peuple ».

Il est vrai que le travail de la vigne en Varosse reste routinier jusqu’à 1914, fait à la main, surtout par les femmes et les enfants pendant que les hommes, qualifiés de « manches à masse » ou « manches à pioche »8, se rendent à pied s’embaucher le lundi pour la semaine sur les places de Damery, Cumières ou Epernay. Là, ils sont en contact avec des vignerons plus novateurs9, pénétrés par un sentiment de supériorité parce qu’ils vendent leur vin plus cher, même celui qui ne fournit pas les maisons de champagne. A Cumières, par exemple, on a déjà expérimenté les vignes « en fil de fer » avec routes alignées depuis les années 1850 et on utilise la taille « vallée de la Marne » adaptée aux Meuniers dès le début du XXe siècle. Mais ces innovations se révèlent trop coûteuses à appliquer par la grande majorité des vignerons du vallon. Le samedi, de retour de ces crus distingués, ils travaillent dans leurs propres vignes, s’attelant à des tâches, tels le sulfatage contre le mildiou et le soufrage contre l’oïdium. Ce sont parfois les femmes qui s’y collent lorsque les maris sont embauchés pour la fauchaison, puis la moisson, dans leur village et surtout dans le Tardenois.

1884-1889 Le 13 novembre 1884, est créé le bureau local de la Caisse départementale de secours contre la grêle. En 1888, le syndicat viticole de La Neuville-aux-Larris10 obtient une subvention départementale afin de réaliser des fumigations contre les gelées de printemps au moyen de nuages artificiels par la combustion du goudron ou de ses dérivés. Pour le 24 février 1889, M Doutté, professeur d’agriculture, programme de donner à Cuchery une conférence sur les engrais complémentaires du fumier.

1890-1912 Apparition et progression du phylloxéra en Champagne. Le vallon de Belval semble n’être frappé qu’après 1896, mais a-t-on prospecté efficacement toutes les parcelles ? Cette année-là, le terroir de Cuchery se maintient encore à 110 hectares, affichant un rendement de 40 hl à l’hectare.

1891 Dans Le Courrier de la Champagne du 11 octobre, un vigneron dépité d’Hautvillers souligne que les vignerons neuvillats ne dépenseraient pour l’entretien de leurs vignes pas plus de 500 francs par ha, ne pratiquant presque pas d’embatonnage et de portage de hotte, pour une recette de 2400 francs. Ce qui les favoriserait par rapport aux vignerons de grands crus comptant vendre quatre fois plus cher leur vin mais supportant des frais sept fois supérieurs.

1899 Les 23 ares de vignes d’Eugène Meule, sis à Cuchery, se vendent en onze lots, au prix moyen de 16,6 francs l’are. Presque cinq fois moins cher que le prix moyen de l’are de vigne dans l’ensemble du vignoble produisant des raisins pour le négoce du champagne.

Le maire de Cuchery créé une pépinière de plants de vigne, sur porte-greffes américains, dans le jardin du presbytère. La même année, les archives communales de La Neuville nous révèlent l’existence d’une pépinière départementale auprès de laquelle le village peut s’approvisionner en boutures de cépages porte-greffes américains. Les Neuvillats s’attendent à recevoir les variétés hybridées suivantes : Mourvèdre X Rupestris 1202, Gamay X Couderc et Chasselas X Berlandieri 41 B C, certainement à adapter en fonction de la teneur en calcaire de chaque lieu-dit viticole. La commune s’engage à payer. leur transport depuis la gare de Port-à-Binson et à contrôler leur acheminement jusqu’aux « magasins » des vignerons bénéficiaires.

1905 Cuchery, Belval-sous-Châtillon et La Neuville-aux-Larris ont chacun un syndicat anti-phylloxérique. Celui de Cuchery se fait livrer 1600 kilos de sulfure de carbone, l’Etat lui en allouant 60. Celui de Belval-sous-Châtillon approuve les objectifs de la Fédération des syndicats de la Champagne. Comme dans d’autres crus de la région, c’est à l’aide de pals que les vignerons injectent deux fois l’an, par temps sec, le sulfure de carbone liquide, afin d’essayer de lutter préventivement contre l’insecte ravageur.

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Les vignobles de Champagne, 1908

Nature des sols du vallon de Cuchery. Cuchery : calcaire silicieux, sable, argile ; Belval : calcaire grossier, sable, marne.

Variétés de cépages. Cuchery : Meunier, sans nom, en noir et Gouais, Meslier, sans nom, en blanc ; Belval : Pineau gris, Meunier, en noir et Gamay, Pineau blanc, en blanc.

Prix de l’hectare. 3000 francs à Cuchery et 2000 francs à Belval .

Rendement à l’hectare . 33 hectolitres à Cuchery et 40 hectolitres à Belval.

Statistiques sur Cuchery / Belval11 en 1882 et carte des vignobles champenois en 190812

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1907-1913 M. Moreau-Bérillon, professeur de viticulture, donne deux conférences à Cuchery sur les maladies de la vigne, la mutualité agricole et la «fumure de la vigne». Des cours de greffage sont dispensés à La Neuville-aux-Larris. Des jurys se réunissent dans des localités comme Châtillon-sur-Marne, Damery, Epernay… afin de délivrer le diplôme de maître-greffeur. Ceux qui l’obtiennent en sont si fiers qu’ils l’encadrent et prennent soin de le placer bien en évidence sur le buffet de la cuisine.

1911 janvier La commune reçoit de l’Etat 2226 francs afin d’aider les viticulteurs exploitant les vignes de Cuchery, syndiqués ou non, à qui elle décide de distribuer des sulfates achetés grâce à cette allocation.

A suivre.

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NOTES

  1. Voir : Cuchery aux IXe-XIe siècles : une histoire documentée ↩︎
  2. La culture en foule remonte au haut Moyen Âge. Nous ignorons comment les vignerons se sont adaptés au relatif refroidissement climatique qui perdure depuis le XIVe siècle. Ont-ils, par exemple, introduit de nouveaux cépages ? ↩︎
  3. Dessin d’après un document d’arpentage. Archives départementales de la Marne. Le prieuré de Belval. Cote : 27 H 6. ↩︎
  4. Voir : Les finages de Cuchery, Belval, La Neuville ↩︎
  5. Archives départementales de la Marne. Plan des pâtis communaux des paroisses de Cuchery et Belval 1783 . Cote : 14 B 82/ 3.
    ↩︎
  6. Archives départementales de la Marne. Plan du terrain qui forme contestation pour les limites des terroirs entre les communautés de Belval, Cuchery et la Neuville aux Larris, 1791. Cote : 14 B 82/5. ↩︎
  7. A Boursault, le cadastre fait apparaître Les Varoces, lieu-dit viticole. ↩︎
  8. Selon certains aînés, les manches en question sont ceux que l’on peut tailler dans le vigoureux bois des vignes du vallon, bois qui pousserait mieux que le raisin ! ↩︎
  9. En contact aussi avec d’autres ouvriers vignerons, embauchés par de grandes maisons de champagne qui leur offrent de bien meilleures conditions de travail et de salaire. ↩︎
  10. Le syndicat neuvillat a rejoint le syndicat viticole englobant plusieurs communes des cantons de Châtillon-sur-Marne et Ville-en-Tardenois (dont Cuchery et Belval), créé le 17 mars 1887. ↩︎
  11. La statistique viticole et géologique du département de la Marne, dressée par M. Testulat Gaspar d’Ay en 1882. ↩︎
  12. Ernest Chancrin, Viticulture moderne, dans L’Encyclopédie des connaissances agricoles. Paris Hachette et Cie .1908. ↩︎

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SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE

Archives départementales de la Marne. Estimation de Biens fonds de l’élection d’Epernay 1753. Cote : C 792.

Archives départementales de la Marne. Rolle pour les réparations de l’église de Cuchery 1757. Cote : C 1837.

Archives départementales de la Marne. Etat des récoltes, 1784-1789. Election d’Epernay. Cote : C 424.

Archives départementales de la Marne. Registres des Baptêmes, Mariages, Sépultures de la paroisse de Cuchery de 1639 à 1791. Cote : E Supplément 518 à 529.

Archives départementales de la Marne. Délibérations municipales. Cuchery. Cote : E DEPOT 13246.

Archives départementales de la Marne. La Neuville-aux-Larris. Budjets et comptes 1874 à 1980. Cote : E DEPOT 18529.

Archives départementales de la Marne. Minutes notariales de Belval-sous-Châtillon de 1720 à 1727. Cote : 4 E 1197-1198 et de 1733 à 1777. Cote : 4 E 1200-1212.

Archives départementales de la Marne. Cartes et plans, lieu : Baslieux-sous-Châtillon. Cote : H 1259.

Archives départementales de la Marne. Le prieuré de Belval. Cote : 27 H 6.

Archives départementales de la Marne . Révolution. Cadastre ; Cote : 1 L 858.

Archives départementales de la Marne. Dénombrements de la population de Cuchery de 1836 à 1954. Sous-série 122 M.

Archives départementales de la Marne. Police Administration générale 1800-1940. Cote : 146 M 197.

Archives départementales de la Marne. Cadastre de 1832, communes de Cuchery et La Neuville-aux-Larris. Série P.

Archives départementales de la Marne. Registres matricules du recrutement militaire. Sous-série 1 R.

Archives départementales de la Marne. Organismes temporaires du temps de la Première Guerre mondiale. Dommages de guerres. Cotes : 10 R 5278, 10 R 2917.

Archives départementales de la Marne. Enseignement. 1798-1970. Testament de François Jobart, Cote : 1 T 153. Enseignement primaire T 34.

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Annuaires ou Almanachs du département de la Marne, Châlons-sur-Marne, de 1800 à 1900.

La Gazette des tribunaux, 25 septembre 1817.

Le Courrier de la Champagne : Journal de Reims, 30 janvier 1877 et 16 janvier 1913.

L’Industriel républicain de la Champagne, Janvier 5 octobre 1850.

Le Courrier de la Champagne. Journal de Reims, 11 octobre 1891.

L’Appel au peule de la Charente, 29 octobre 1898.

L’Indépendant rémois, 18 février 1889, 17 juin 1790, 17 mars 1907.

Département de la Marne. Conseil Général. Rapports du préfet et Procès verbaux des délibérations. Imprimerie Leroy. Châlons-sur-Marne, 1888.

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Nicolas Bidet, Traité sur la nature et sur la culture de la vigne, Paris, Savoye, 1759.

A.H Blaquart, Le recueil annoté des usages locaux suivis comme loi dans le canton de Châtillon-sur-Marne,. Epernay, Villers, 1909.

Yves Chauvé, 100 ans d’unité Syndicale 1904-2004, Epernay, Syndicat général des vignerons de la Champagne, 2004.

Ernest Chancrin, Viticulture moderne, dans L’Encyclopédie des connaissances agricoles. Paris Hachette et Cie. 1908.

Georges Chappaz, Le vignoble & le vin de Champagne. Edité par Louis Larmat, Paris, 1951.

Claudie Chevry, La population de Cuchery au XXème siècle, mémoire de maîtrise, Université de Reims, 1977.

Georges Clause, Note sur la viticulture et le vignoble champenois au début du XIXe siècle, Hôtel du Vidamé. Châlons-sur-Marne, 1965.

Jean Daunay, Parlers de Champagne, Ed . Guéniot, Langres, 1998.

Docteur Jules Guyot, La culture de la vigne et vinification, Paris, 1861.

Emmanuel Le Roy Ladurie, Histoire du climat depuis l’an mil, Flammarion, Paris, 1967.

Lucien Lété, La vente des biens nationaux, dans Champagne Généalogie n° 90. 2001 et n°100. 2003.

B. A . Lenoir, Traité de la vigne et de sa vinification, Paris, 1828.

Hervé Malherbe, Socialisme et vignoble dans la Marne, 1890-1959, mémoire de maîtrise, Université de Reims, 1974.

Ernest Millet, La géographie champenoise, Reims, Matot-Braine, 1963.

Benoît Musset, Vignobles de champagne et vins mousseux, Histoire d’un mariage de raison 1650-1830, Fayard, 2008.

Jean Nolevalle, Ay en Champagne, un bourg viticole à la fin de l’ancien régime, Ay, 1984.

Aurélien Nouvion, Histoire comparée des vignes et vins bourguignons et champenois : Ve-XVIe siècles, Conférence du 9 février 2022 au musée du vin de Champagne et d’archéologie régionale d’Epernay.


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