Le château de Cuisles, une histoire qui remonte au XIIIe siècle

Début du XIIIe siècle Nous retrouvons la trace d’un fief à Cuisles dans le livre des vassaux du Comté de Champagne et de Brie (1172-1222). Des hommes liges en ont la garde, dont les noms nous sont fournis : Beaudoin, Jacques, Gervais de Ville-en-Tardenois, Renaud Belaine et Gilles de Cuisles, Roger d’Avenay qui bénéficie aussi de la dîme de Cuisles. Une « maison » fortifiée est vraisemblablement implantée à Cuisles, contribuant pour sa modeste part à la protection de la vallée de la Marne et ses affluents. Reste à consolider la preuve qu’elle occupait bien l’emplacement de l’actuel château.

1211 et 1245 Régnier de Cuisles est cité dans le cartulaire du prieuré de Longueau. Son fils Guillaume également, en 1245, parce qu’il vient confirmer le legs d’une rente annuelle à ce prieuré. Rente à prendre sur sa maison sise à Cuisles.

L’entrée du château de Cuisles ©C Chevry

1223 L’inventaire des sceaux conservés aux Archives de l’Empire, publié en 1863, nous cite un seigneur de Cuisles, dénommé Pons, écuyer.

1239-1246 Le cartulaire de l’abbaye de Saint-Corneille de Compiègne nous signale un chevalier, nommé Guillaume, et son frère, Jean, de Cuisles, ayant défriché des bois à Goussancourt, à une douzaine de kilomètres de là. Ils se trouvent menacés d’excommunication s’ils n’acquittent pas leurs redevances à ladite abbaye en leur demeure de La Neuville près de Sainte-Gemme.

1394-1399 Jean de Leuvrigny est seigneur de Cuisles et de Saron-sur-Aube.

1421 le château est investi par les troupes du dauphin Charles. Nous sommes dans une période de troubles et d’éclatement du royaume de France, précédant la dernière phase de la guerre de Cent Ans.

Début du XVIe siècle-1555 Hugues ou Huguet d’Origny, homme d’armes des ordonnances du roi, seigneur de Sainte-Marie-sous-Bourcq et en partie de Cuisles, époux de Marie de Saux, a laissé un fils, François d’Origny, seigneur de Sainte-Marie, Cuisles, Bouconville et Séchault. François, converti au protestantisme, a eu de son second mariage avec Anne Hocart, un fils, André, seigneur de Cuisles, avocat du roi au bailliage de Vermandois en 1523 et décédé en 1555. La fille d’André, Perrette, a pris pour époux Luc de Salnove.

Château de Cuisles © Collection particulière

1564-1602 Le château est la possession de Luc de Salnove, seigneur en partie de Cuisles, de Livry et de Louvercy, mort le 8 décembre 1602 et enterré en l’église de Cuisles.

1615-1645 Louis de Salnove, qui a hérité le château, est écuyer, seigneur de Cuisles et de Ville- en-Tardenois en partie. Son frère, Claude de Salnove, qui semble avoir recueilli la succession, a épousé en premières noces Perrette Goujon de Thuisy, puis Marie Chevalier. Nous avons trace de Louis, son fils, à son tour héritier du château, encore vivant en 1645.

1644-1691 La turbulente fille de Claude de Salnove et Perrette Goujon, prénommée Claude comme son père, a été enlevée le 9 mars 1644 en plein jour à Reims par M. de Saint-Etienne, fils de Jean de Beaumont, gouverneur de Château-Regnault. Après cette affaire, en 1650, elle épouse Charles de Livron, marquis de Bourbonne. Claude décède le 7 mai 1663. Une fois veuf, Charles entré dans les ordres y reste jusqu’à son décès, le 28 août 1691. Claude et Charles ont accueilli la naissance de Gabrielle, puis de Joseph Rémy le 10 janvier 1653.

1683-1694 Joseph Rémy de Livron, dit le marquis de Livron, seigneur en partie de Ville-en-Tardenois et de Cuisles, apparemment en possession du château, se marie en 1683 avec Françoise Bénigne de Bricot et autres lieux. On l’aperçoit page de la grande écurie et maître de camp de cavalerie. Après seulement quatre années de mariage, la mort le fauche le 4 janvier 1687, il n’a que 34 ans. Son corps est déposé dans le cœur de l’église de Cuisles. En 1690, sa veuve se remarie à M. Robert le Dieu, seigneur de Villers et meurt le 18 juillet 1694, inhumée en l’église de Cuisles.

1714-1728 Remy Joseph de Livron, fils de Joseph Remy, seigneur de Cuisles, Villenauxe et autres lieux, décède le 8 mai 1714. Le 29 octobre suivant, son frère, Jean Baptiste Erard de Livron, héritier de la seigneurie, épouse Louise de Nettancourt, fixant alors sa résidence à Fontaine-Denis. Décédé le 13 mars 1728 à Paris, il a laissé une fille unique, Henriette de Livron qui a suivi son époux, Claude de Saint-Blaise, du côté de Vitry-le-François.

1747 La seigneurie et le château sont entre les mains de Jean Tapin, écuyer, conseiller du roi, lieutenant criminel de robe courte à Paris et époux de Marie Marguerite Marlet. Il serait mort de chagrin à cause de l’inconduite de son fils, Quentin, qui a passé sa vie dans les maisons de Force du royaume.

1762 C’est, semble-t-il, à Jeanne Tapin, sœur de Quentin qu’est revenu le château. Son époux, Claude Pierre Delaune, est avocat au Parlement de Paris, greffier à la deuxième chambre des enquêtes.

1781 Simon Philibert Lespagnol, né à Reims en 1746, se trouve seigneur et châtelain de Cuisles. Chevalier, il a été ingénieur ordinaire du roi et officier dans le corps du génie. Le 6 juin, il devient lieutenant des maréchaux de France au bailliage de Châtillon.

1789-1798 Simon Philibert Lespagnol a sa voix dans l’élection des représentants de la noblesse du bailliage de Châtillon. Epoux de Marie Rémiette Coquebert de Montfort, il a émigré quelque temps sous la Révolution. Ses possessions à Cuisles, déclarées biens nationaux, ont été vendues à sa femme dont il était divorcé soit :

  • le château, 11 arpents 73 verges, avec ses jardins composés en parterre, verger, clos et parc pour 19 250 livres, le 29 messidor An IV (17 juillet 1796) ;
  • un moulin pour 9698 livres, à la même date ;
  • un pressoir à cage avec berlon et molète, dans un cellier couvert de tuiles pour 1350 livres, le 18 thermidor An IV ( 5 Août 1796) ;
  • une ferme avec ses terres dont 36 verges de vigne pour 32 321 livres, toujours à la même date ;
  • une pièce de bois, au lieu-dit « Le Bois de Cuisles », de presque 48 arpents, 203 000 livres, le 17 germinal An VI (6 avril 1798).

Ses deux filles : Henriette et Charlotte seront indemnisées en 1828, étant donné qu’elles possédaient chacune la moitié de l’indivis.

Le détail de cette vente nous rappelle qu’avec ses dépendances bâties : ferme, pressoir, moulin, chapelle servant d’église paroissiale1, le château forme un quartier séparé par des zones humides du village2, lequel se situe un plus au nord.

Eglise de Cuisles vers 1900 CPA

XIXe siècle Avant 1830, Jean-Baptiste Bellot, né à Giffaumont en 1770, « propriétaire » à Vitry-le-François, a acquis le château (en 1809), son moulin, ainsi que des terres à Cuisles, Baslieux-sous-Châtillon et le moulin de Melleray. Son fils aîné, Auguste, âgé de 30 ans et avocat, habite le château en 1836, occupant alors le poste d’adjoint au maire. Auguste et son frère cadet, Modeste, étudiant en médecine, à l’instar de leur mère née Marie-Thérèse Jacquier, se comportent comme des « nouveaux seigneurs ». En décembre 1840, ils défrayent la chronique judiciaire rémoise quand ils sont jugés pour maltraitance envers une de leurs domestiques. Modeste n’est pas devenu médecin. Le 16 février 1843, parti de Cuisles pour se rendre à Mouzon dans les Ardennes, il épouse Victorine Berguenheusse, fille d’un industriel filateur ardennais. A la naissance de ses enfants, il ne déclare qu’une seule profession, celle de « propriétaire ». Maire de Cuisles pendant plus de 25 années, la presse nationale ou locale le range à la fin des années 1870 parmi les « conservateurs ». Homme influent dans tout le canton, recevant l’archevêque de Reims lors de ses tournées pastorales, et homme apparemment cultivé, auteur-compositeur de chansons. Patriote, quand la guerre de 1870 a surgi, on le retrouve lieutenant des mobiles3.

1883-1896 Modeste Bellot-Berguenheusse décède à Cuisles le 21 septembre 1883. Sa veuve réside encore dans le château vers 1896, servie par M. et Mme Cabaret, couple de jardiniers logeant dans le pavillon qui leur est réservé.

1901, 1911 Le château n’est plus occupé que par un couple de serviteurs. En 1911, le châtelain, qui n’habite le lieu que quelques mois dans le village, ne figure pas dans le recensement de la population de Cuisles.

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Le château de Cuisles vers 1914 4

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En 1914, le château offre dans son aile habitation :

. au rez-de-chaussée : un vestibule, un salon, deux salles à manger, une salle de billard, 4 chambres, l’office, la cuisine, un cellier et un bûcher ;

. 1er étage : 14 chambres avec pour certaines salle de bain ou cabinet de toilette, un couloir latéral ;

. 2e étage : 3 chambres.

L’aile des communs présente 3 granges, 2 écuries, un fournil, un pavillon du jardinier avec 2 chambres et une cave. Se détachent un pigeonnier circulaire, le pavillon du cocher, des grandes serres dont 2 chaudes et un lavoir. Le tout couvert essentiellement de tuiles plates.

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1914-1918 Pendant la Première Guerre mondiale, le domaine se transforme en un cantonnement destiné aux troupes françaises. Des ambulances y ont assuré leur service. Le 19 avril 1916, un médecin de l’ambulance 15/6, nous précise : « le château, qui possède un parc agréable, a été à moitié brûlé par l’imprudence d’officiers du train des équipages »5. En juillet 1918, les caves ont été affectées comme abri pour les fantassins français pendant la seconde bataille de la Marne.

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< Elément de la chapelle dédiée par Modeste Bellot en 1868 à ses parents

Apposé de nos jours au mur de l’église de Cuisles, non loin d’une plaque dédiée à Jean Bellot, petit fils de Modeste Bellot. Chevalier de la Légion d’honneur, sous-lieutenant, mort pour la France le 7 mai 1915 aux Eparges.

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1922 Dans le procès verbal de conciliation visant à obtenir des dommages de guerre, il apparaît que la propriétaire du château se nomme Mme Veuve Louise Spoohr dont le mandataire est Louis Spoohr, fourreur demeurant à Orsay ( Seine-et-Oise ).

1929 22 juillet Décès de Louis Spoohr à l’âge de 66 ans, au château où il vivait aux côtés de son épouse. Celle-ci semble avoir quitté ensuite la demeure qu’un couple de jardiniers continue à entretenir. Elle décède le 30 juin 1931 à Pavillon-sous-Bois.

1936 Il n’y a plus personne de recensé dans le château. Restent habités le presbytère par le curé et la ferme qui n’a jamais cessé d’être exploitée avec réussite par la famille Claisse depuis la fin du second Empire. Le moulin, qui s’est arrêté de tourner à la fin des années 1890, est déserté.

1945 Jacques Warnier, industriel du textile rémois, époux de Germaine Durant-Viel, se rend propriétaire du château. D’après la notice historique des Archives nationales du monde du travail, « Il est à l’origine d’un certain nombre d’organismes professionnels qu’il présida : Alliance corporative des industries et commerces textiles de Reims et de sa région, Office des comités sociaux (1941-1945), centre d’études et d’information des jeunes patrons (1939…), Centre d’études et de recherches des chefs d’entreprises (1951… ), Fédération des textiles de la laine (1959-1964) ».

L’oratoire à la Vierge, entrée du château de Cuisles, Daté de 1962. © C Chevry

Eglise St-Gervais-Protais de Cuisles © C Chevry

A la fin du XIXe siècle, l’abbé Chevallier, qui fut curé de Cuisles, dessine l’église composée de deux bâtiments conjoints et sans clocher.

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Années 1970, 1996 La famille de Jacques Warnier, qui a succombé à un infarctus en 1966, vient encore en villégiature à Cuisles. Germaine Warnier est décédée à Paris en 1996.

2000... Le château acheté par un couple de vignerons du village voisin va accueillir des visiteurs dans ses chambres d’hôtes.


Château de Cuisles. Aile ancienne, en 1914 (à gauche, CPA) et en 2000 (à droite, ©Collection particulière )

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NOTES

  1. Desservi par le curé de Mesleray-Baslieux. ↩︎
  2. Zone dans laquelle les grenouilles ont dû pulluler. Rappelons que le blason populaire attaché aux habitants de Cuisles était autrefois celui des Crapautins (Gustave Philipponnat, Le parler champenois, recueil des mots particuliers aux vignerons champenois suivi des surnoms donnés aux habitants des communes viticoles. Imp du Nord-Est, Reims, 1941).  ↩︎
  3. Discours de l’abbé Dessailly. 11 septembre 1871. Imp V et Cie Geoffroy Reims. ↩︎
  4. Cartes postales anciennes et dossier de dommages de guerre. ↩︎
  5. Ce témoignage est paru dans le mensuel L’Archer de novembre 1934, dont la publication est dirigée par le neuropsychiatre Paul Voivenel qui a soigné dans l’ambulance 15/6 relevant de la 67e Division d’infanterie de réserve. ↩︎

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SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE

Centre historique des Archives nationales à Paris. Mod. Bellot de Cuisles : œuvres. ISNI 0000 0004 0334 3965.

Archives nationales du monde du travail de Roubaix : Archives de Jacques Warnier.

Archives départementales des Ardennes. Registres d’état civil . Cote : 2 E311 9.

Archives départementales de la Marne. Registre du dénombrement des fiefs mouvants de la châtellenie d’Epernay. 1394-1399. Cote : 1 E 50

Archives départementales de la Marne. Registres d’état civil 1793 à 1902. Sous série 125 M et Dénombrements de la population de Cuisles de 1836 à 1954. Sous-série 122 M.

Archives départementales de la Marne. Cadastre de 1832. Cote : 3P 910/4.

Archives départementales de la Marne. Dommages de guerre. Cote : 10 R 2916.

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La Dépêche du 7 juillet 1878.

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Chartes du prieuré de Longueau, dans Revue de Champagne et de Brie, Tome 7. Léon Frémont. Ed, Arcis-sur-Aube. 1895.

Les droits seigneuriaux et les anciens seigneurs de Villers-sous-Châtillon et de Tincourt, dans Revue de Champagne et de Brie . Tome 10. Léon Frémont .Ed, Arcis-sur-Aube. 1898.

Revue d’Ardennes et d’Argonne. Imp Emile Laroche. Sedan. 1900.

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