La construction du monument d’Urbain II à Châtillon-sur-Marne (2)

SECONDE PARTIE

Voir : PREMIERE PARTIE

inauguration du monument d’Urbain II, le jeudi 21 juillet 1887

La colline de Châtillon surmontée de la statue colossale d’Urbain II1
En bas, le prieuré de Binson, au premier plan, la Marne.
L’inauguration de la statue d’Urbain II pendant le discours de Mgr Freppel2
D’après un dessin de M. Cornu.
L ‘inauguration de la statue d’Urbain II dessinée par Jules Ruinart2

Détails du dessin de Jules Ruinart

Jules Ruinart de Rilly-la-Montagne, un des dessinateurs attitrés de l’hebdomadaire Le Monde illustré, a réalisé ce dessin. Puis, il a peint la même scène d’après son croquis. De son côté, le photographe rémois, Trompette, a pris des clichés.

Sur le dessin de Jules Ruinart est croquée une imposante rangée de vingt évêques, présidée par le cardinal Langénieux. Le nonce du pape, Mgr Rotelli, et l’archevêque de Paris à ses côtés, sont venus bénir le monument. Le cardinal a remercié les prélats, Melle Berthe Symonet, les promoteurs et les constructeurs du monument, ainsi que tous les souscripteurs. Sur l’estrade au pied du pan de muraille, l’évêque d’Angers, alsacien de naissance, député du Finistère, renommé pour son éloquence, a ensuite harangué l’assemblée. Faisant face, se dresse l’estrade civile où le docteur Remy a prononcé le discours de bienvenue. Les représentants de la République brillent par leur absence, dont le maire, M.Licourt, qui avait été pourtant vice-président du comité du monument et présent à la bénédiction de la première pierre. Devenu maire en 1878, républicain, resté à ce poste durant 23 ans, natif de la Meurthe, ce « lorrain annexé a opté pour France ». Comment avait-t-il réagi quand il prit connaissance du discours de M. Desrousseaux, prononcé devant le conseil général de la Marne le 30 août 1881, présentant Urbain II comme « un des plus énergiques adversaires des empiètements de l’Allemagne » ?

Une nombreuse presse s’est intéressée à l’inauguration du monument. Certains journaux rapportent le chiffre de 20 000 visiteurs, d’autres parlent de 10 à 12 000, qui ont assisté à la cérémonie, ne venant pas tous des environs. Par manque de voitures et d’omnibus, beaucoup de monde est venu à pied jusqu’à Châtillon. La Compagnie des chemins de fer de l’Est a aménagé des horaires de trains spéciaux pour y acheminer le public. Un témoin, le séminariste J. Gillet, souligne : « oriflammes, arcs de triomphe, tentures, guirlandes rien ne manquait à l’ornementation de l’église, des rues et de la plate forme où s’élevait […] la statue du glorieux pape ». La fête a été rythmée par la musique municipale de Châtillon-sur-Marne et celle de la fabrique Chandon d’Epernay. Des drapeaux tricolores de la République alternant avec d’immenses drapeaux pontificaux ont certes flotté au-dessus de l’assistance, cependant le haut clergé de France, le nonce du pape et l’aristocratie, fortement affichés ici, ne soutiennent pas la République. Une partie d’entre eux a reçu l’hospitalité chez la duchesse d’Uzès, monarchiste devenue orléaniste et bientôt boulangiste, dans sa belle résidence d’été située à Boursault.

La commune de Châtillon-sur-Marne « fière de son glorieux pontife a bien fait les choses », note J. Gillet. Certes, mais elle ne compte que 900 habitants. Accueillir une telle foule n’a pas dû être une mince affaire, elle qui ne dispose que d’une petite brigade de gendarmerie de cinq hommes pour assurer la sécurité. Les pompiers de Châtillon aidés de ceux de la maison Chandon d’Epernay sont venus en renfort. Une certaine presse républicaine a tout de même estimé que l’inauguration avait ressemblé à une « foire ». Au moment du repas de midi beaucoup de visiteurs ont pique-niqué. Certains ont mangé sous les halles transformées en café-restaurant. Vers 6 heures, les dignitaires ecclésiastiques se sont restaurés au prieuré de Binson. Un feu d’artifice a suivi à 21 heures.

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Quelques répliques de la statue d’Urbain II de Châtillon-sur-Marne

A Saint-Sixte de Reims © C Chevry
Dans l’abbaye de la Sainte-Trinité de Cava de Tirreni © C Chevry
En la basilique Sainte-Clotilde de Reims© C Chevry
Dans le prieuré de Binson© C Chevry

1887 Le 21 juillet, une réduction en bronze avec socle est offerte à l’évêque d’Angers, Mgr Freppel, que l’on doit à Maurice Denonvilliers, maître des forges à Sermaize-les-Bains. Quelques jours plus tard, un autre exemplaire en bronze est dédié à Gounod par l’archevêque de Reims pour le remercier d’avoir interprété sa Messe de Jeanne d’Arc, lors de cérémonies qui ont suivi l’inauguration de la statue d’Urbain II et qui célébraient l’anniversaire du couronnement de Charles VII.

1888 Une réduction en bronze, envoyée par le diocèse de Reims au pape Léon XIII pour son jubilé, est dressée à Rome dans les jardins du Vatican3. D’une hauteur de quatre mètres, elle avait été préalablement exposée au 174, rue de la Layette à Paris, dans les magasins de Maurice Denonvilliers, ainsi qu’à l’archevêché de Reims au début du mois d’octobre 1887.

1892 En septembre, une réduction en fonte réalisée par la même fonderie est placée dans l’abbaye bénédictine de la Sainte-Trinité de Cava de Tirreni près de Salerne4.

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Les inscriptions sur le monument d’urbain II

Sur le piedestal

En façade sud, au dessus de la croix des Templiers, est inscrit B. VRBANUS. II : Bienheureux Urbain II.

En façade nord :

Inscription façade nord © C Chevry

Traduction possible :

Mis en place (grâce à)

Léon XIII. Grand pontife.

BM. Langénieux. Cardinal archevêque de Reims.

L’œuvre de Ed. Desrousseaux.

Des dons de toutes parts.

Au 12 des calendes d’août5.

L’année de notre Seigneur 1887.

                                     Erigé par Ed. Deperthes.

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Sur les écussons des pilastres

< Ecusson, côté gauche de la façade sud © C Chevry

Côté droit, se présente le premier des écussons, dont la lecture se poursuit en sens inverse des aiguilles d’une montre

Les inscriptions des pilastres retracent quelques moments-clés de la vie d’Urbain II 6:

CASTILLIONNE NATVS MXLII : Né à Châtillon, 1042 ;

CLVNIACI EX CANONICO REM MONACHVS MLXX : Ex-chanoine de Reims, fait moine de Cluny, 1070 ;

OSTIENSE EPISCOPVS CARDINALIS MLXXVIII : Créé cardinal-évêque d’Ostie, 1078 ;

THERRACINAE PONTIFEX ELECTVS MLXXXVIII : Elu pape à Terracine, 1088 ;

CLARO MONTE SACRVM BELLVM INDICIT MXCV : Proclame la guerre sainte à Clermont, 1095 ;

E TVRONIBVS CLVNIAC MONACHOS BAINSONO DONAT MXCVI : A Tours, fait don de Binson aux moines de Cluny , 1096 ;

CONCILIO DE BARI MXCVIII : Concile de Bari, 1098.

VRBA ROMA MORIVS EST MXCIX : Mort dans la ville de Rome, 1099 ;

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Sur les ruines du château fort de Châtillon-sur-Marne

< La Croix de Jérusalem sur une ruine du château © C Chevry

L’actuelle Croix de Jérusalem plaquée sur la ruine du château de Châtillon-sur-Marne, date de 2000, année sainte. Elle en remplace une autre qui datait de 1893

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1

1 et 2 : Plaques évoquant l’érection de la croix de Jérusalem, le 30 juillet 1893 © C Chevry

Adossée à la ruine du château fort de Châtillon-sur-Marne, cette croix fut inaugurée en présence du cardinal Langénieux et de représentants des Chrétiens d’Orient.

Le cardinal Langénieux était venu au prieuré de Binson le 29 juillet 1893, jour anniversaire de la mort d’Urbain II, pour bénir un beau chemin de croix7 dans le parc du prieuré, accompagné de Mgr Rahmani, archevêque de Bagdad; Mgr Gérïgyri, évêque de Panéas; du R.P. dom Augustin, abbé d’Igny et d’une assemblée de prêtres.

Le 30 juillet 1893, en présence de la même assemblée a eu lieu l’élévation de la croix de Jérusalem sur la colline où se situe la statue d’Urbain II. Dans une ambiance de fête, sous les yeux « de plus de 7000 personnes », dont « 5000 » descendus par le train, la croix a été portée dans une procession qui prenait son départ au prieuré de Binson, pour parvenir jusqu’à la ruine du château fort contre laquelle elle a été apposée par des ouvriers de Reims et Epernay. Le cardinal Langénieux a rapporté cette croix à l’issue d’un pèlerinage à Jérusalem qu’il aurait effectué en tant que Légat du pape, pèlerinage comparé par l’Eglise catholique à une croisade pacifique.

D’après le Bulletin du diocèse de Reims. Année 1893. Imprimerie de l’archevêché (N. Monce Dir) 1893.

< La plaque dédiée à la donatrice du lieu © C Chevry

Plaque rappelant que le terrain supportant les ruines du château fort de Châtillon-sur-Marne a été pieusement offert par Berthe Symonet, afin d’être consacré au bienheureux Urbain II en 1887 8.

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La maison du concierge © C chevry

Au pied du monument d’Urbain II, en partie détruite en juillet 1918, cette bâtisse a été reconstruite dans l’entre-deux-guerres.

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Mésaventures et restauration du monument d’Urbain II de Châtillon-sur-Marne

La guerre de 1914-1918 n’a pas entraîné de gros dégâts, la statue aurait servi d’observatoire aux Allemands, et probablement de point de repère aux aviateurs qui ont survolé et combattu dans la région en 1918. N’ont été dégradés qu’une partie de la lourde grille de protection, la porte d’entrée, le seuil, un des quatre chapiteaux du socle et les écussons d’angle. En revanche, en juin 1934, la foudre est tombée sur le monument dont la base a été fendue en deux et l’escalier intérieur détruit. De gros blocs de granit jonchent alors le plateau. Un pierre pesant environ 10 kg a été projetée à 100 mètres de distance et a crevé le toit de l’école9. De nos jours, le monument est protégé par un paratonnerre. Sa restauration au XXIe siècle a posé le problème de la fourniture de matériaux se rapprochant de ceux d’origine, vu la fermeture des carrières bretonnes d’où ils étaient extraits.

3
2
1

1 à 3 : Photographies prises en haut de l’échafaudage lors de la restauration du monument en 2016-2017 © Collection particulière

VOIR : Les travailleurs de la pierre et du bâtiment à Mareuil-le-Port et Châtillon-sur-Marne, à la fin du XIXe siècle

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NOTES

  1. Dessin tiré de l’hebdomadaire Le Pèlerin, 8 août 1887 ↩︎
  2. Dessin tiré du journal Le Monde illustré, 30 juillet 1887 ↩︎
  3. https://e-monumen.net/patrimoine-monumental/monument-a-urbain-ii-jardins-du-vatican/ ↩︎
  4. https://e-monumen.net/patrimoine-monumental/statue-durbain-ii-abbazia-della-santissima-trinita-cava-de-tirreni ↩︎
  5. 21 juillet ↩︎
  6. A l’origine, selon la presse, afin de résumer la vie du pape, ne figurait qu’une inscription sur le monument :  Au Bienheureux Urbain. II. Pape né en 1042 à Châtillon – sur – Marne. Mort le 29 juillet 1099. Les pilastres étaient ornés des armoiries des principaux chefs de la Croisade. Elles auraient donc été remplacées ensuite par des inscriptions (rénovées au XXIe siècle), s’inspirant de celles qui figuraient en 1887 sous le socle de la réduction exposée à l’archevêché de Reims. ↩︎
  7. Voir :Du prieuré de Longueau au priéuré de Binson
    ↩︎
  8. En 1913, les héritiers Symonet ont donné le terrain et les constructions qui s’y trouvaient à la commune de Châtillon-sur-Marne. Archives départementales de la Marne. Délibérations municipales. Cote : E DEPOT 1- 21377. ↩︎
  9. D’après le journal La Croix, samedi 9 juin 1934. ↩︎

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SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE

Archives départementales de la Marne. Délibérations municipales. Cote : E DEPOT 1- 21377.

Archives départementales de la Marne. Erection de la statue d’Urbain II. Cote : J 5849 et Cote : J 1013.

Archives départementales de la Marne. Dénombrements de la population de Châtillon-sur-Marne et de Mareuil-le-Port de 1836 à 1940. Sous-série 122 M.

Archives départementales de la Marne. Dommages de guerre. Cote : 10 R 2905.

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Témoignages oraux de Châtillonnais recueillis en 2012.

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Le Journal de la Marne, avril 1882.

L’Univers, 20 septembre 1881 et 25 juillet 1882.

Le Figaro, 22 avril 1887.

La Croix, 27 avril 1887.

Le Gaulois, 19 juillet 1887.

Le Temps, 23 juillet 1887..

Le Courrier de la Champagne. : Journal de Reims,13 août 1879, 5 avril 1882,7 juillet 1882, 24 avril 1887, 14 mai 1887, 22 mai 1887, 22 et 23 juillet 1887, 31 juillet 1887, 6 septembre 1887.

Revue de Champagne et de Brie, Paris, Henri Menu, 1879.

Revue de Champagne et de Brie, Paris, H Menu, 1882 et 1883 ; Arcis-sur-Aube, L Frémont, 1884, 1887 et 1889.

Bulletin du diocèse de Reims, Reims, impr Archevêché, 1875 et 1882.

Le Monde illustré, 30 juillet 1887.

Le Pèlerin, 1er août 1887, 8 août 1887.

La Science populaire,13 juillet1882.

Département de la Marne. Rapport du Préfet et délibérations du Conseil général. Session Août 1881, Châlons-sur-Marne, T Martin, Le Roy, F Thouille,1881.

L’Exposition universelle de 1878 illustrée. Paris, Impr. de Beillet, Août 1878.

Inventaire général des richesses d’art de la France. Province. .Monuments civils. Paris, E Plon, 1911.

Panthéon de la légion d’honneur. T Lamathière, Paris, 1875-1911.

Explication des ouvrages de peinture, sculpture, architecture … exposés au palais des Champs Elysées le Ier mai 1876. Paris,Imprimerie nationale,1876.

Annales catholiques : revue religieuse hebdomadaire de la France et de l’Eglise. Année 1882, en particulier : Assemblées catholiques, 9 au 13 mai 1882. Paris Editeur (sn), 1882.

Répertoire des carrières de pierre de taille exploitées en 1889 : recherches statistiques et expériences sur les matériaux de construction. Librairie Polytechnique Baudry et Cie, Editeurs,1890.

Michel Bur, A l’ombre d’Urbain II, La statue d’Henri le Libéral à Igny-le-Jard (Marne), dans Mémoires de la Société d’Agriculture, Commerce, Sciences et Arts du département de la Marne. Année 2003. pp 183-197.

Louis Chauris, Pour une géo-archéologie du Patrimoine : Pierres, carrières et constructions en Bretagne, dans Revue archéologique de l’ouest, 2009. pp 259-283.

Charles Emile Freppel, Œuvres de Mgr. Freppel. Evêque d’Angers, Volume 10, Roger et Chernoviz, Paris,1888.

L’Abbé J Gillet, Dix ans au petit séminaire de Reims, 1880-1890. Charleville, impr Anciaux,1903.

Oscar Havard, article dans La Semaine des familles, 24 septembre 1887.

Stanislas Lami, Dictionnaire des sculpteurs de l’Ecole française du XIXesiècle, Paris, E Champion, 1914-1921.

Ange Remy, Histoire de Châtillon-sur-Marne, Reprise de l’édition de 1881. Col Le livre d’histoire -Lorisse.Ed .Paris, 2014.

Site Internet : https://www.senat.fr/senateurs-3eme-republique/sen3Rcir.html


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