Racontez-moi Chantereine

Chantereine, un nom qui sonne joyeux ! Cependant, à l’origine, cet écart de Champlat-et-Boujacourt, petite commune marnaise située à 24 kilomètres au sud-ouest de Reims, n’aurait entendu pour tout chant que le coassement des rainettes, et son histoire n’a pas été de tout repos.

Sur le chemin de Chantereine

1295-1303 Un « monseigneur Bertrand de Chanteraine de Chaumuzy » apparaît, en 1295, dans le chartrier de l’abbaye de Saint-Basle1. De son côté, l’historien Auguste Longnon a repéré dans les archives nationales un Chante-Rainne, relié à la commune de Champlat, remontant à 1303. La fondation de cet écart pourrait bien se situer à l’époque des grands défrichements du XIIIe siècle, à l’instar des deux villages voisins Nueville-Chamlard et Villeneuve-aux-Larris, devenus Champlat etLa Neuville-aux-Larris. Tandis que Boujacourt, plus ancien, laisse déjà des traces dans les archives du XIe siècle, sous le nom de Burgerti Cortis.

XIVe siècle Chantereine appartient au diocèse de Reims, doyenné de la Montagne, paroisse de Champlat dont l’église est placée sous le vocable de saint Denis. En mai 1333, c’est un franc-alleu, orthographié Chantayrayne, qui revient à une dame nommée Emmelina et sa fille2. Ce petit fief a été dans la mouvance du vidame3 de l’évêque de Châlons-sur-Marne, figurant encore dans les archives de ce dernier produites au XVIe siècle.

1570 Chantereine et Champlat ont pour seigneur Thomas Cauchon, chanoine de Notre-Dame de Reims, qui a été grand archidiacre, prieur de Binson et vicaire général du cardinal de Lorraine (en 1550).

1772-1773 La seigneurie de Chantereine et Cohedon (terre mitoyenne sise sur le finage de Chaumuzy), appartenance du marquis de Crussol d’Uzès Saint-Sulpice, est vendue en juin 1772 à Jean Baptiste de Vaux, négociant à Neuilly-sur-Marne. Devenu écuyer, conseiller du roi, contrôleur ordinaire des guerres en 1773, il a pris le titre de comte de Vaux.

Chantereine © C Chevry

1782 Sur le finage de Chantereine, qui forme un petit vallon reculé couvrant environ 80 hectares, les habitants paient les dîmes grosses et menues pour moitié à l’archevêque de Reims et pour l’autre au chapitre de sa cathédrale. Cette année-là, le 2 juin, un papier terrier a été dressé à la demande de l’archevêché de Reims, avec l’aide de Nicolas Bonenfant de Champlat et Nicolas Drouart, tisserand à Boujacourt. Ce document dessine la ferme de Chantereine qui constitue un carré continu autour d’une cour, ainsi que sa cave, sa fontaine, sa vigne, ses prés, sa chènevière, ses champs et ses bois.

1789-1793 Jean Baptiste de Vaux, demeurant alors à Paris, participe à l’élection des membres de la noblesse aux Etats Généraux. C’est le 8 novembre 1793 qu’il décède au presbytère de Champlat, en présence du « citoyen Hebert », c’est à dire le curé du lieu, Jean Philippe Hebert. Nous sommes alors sous la Terreur, les possessions de Jean de Vaux, tant à Chantereine qu’à Champlat (dont le château), déclarées biens nationaux, ont été acquises par Gaspard Roche-Monnet, propriétaire demeurant à Paris. Ce dernier les revendra sous le premier Empire, notamment à Jean-Pierre Brice de La Neuville, acquéreur à Chantereine de la ferme pour la louer, et de ses bois pour les exploiter.

XIXe siècle La ferme et ses dépendances sont héritées par les Didier de La Neuville, descendants de Rose Brice, fille de Jean-Pierre Brice, épouse Didier. Sur le cadastre de 1832, une partie des bâtiments a disparu ; ils se présentent entourés surtout de terres et de bois plantés.

Nous sommes en mesure de suivre la trace, grâce aux recensements de la population, de six locataires entre 1846 et 1901.

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1846 – 1856 : Louis Rabio, régisseur, son épouse et leurs ouvrières 1866-1872 : Charles Christophe Magnier, régisseur, son épouse et sa fille
1876 : Louis Lallement, cultivateur, sa femme, son fils et un domestique1891 : Albert Frey, étranger, domestique, son épouse et leurs enfants
1896 : Victor Loiseau, terrassier, son épouse et son fils également terrassier1901 : Nicolas Loiseau, journalier et son épouse

Les occupants de la ferme de Chantereine au XIXe siècle

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1858-1886 La famille Didier confie l’exploitation de ses terres de Chantereine à son dynamique fermier de La Neuville-aux-Larris, Louis Poussant fils. Ce dernier a fait agrandir la superficie cultivée en défrichant, non sans peine, une partie des bois ; en 1868 les récoltes y sont magnifiques4.

1906-1918 Les recensements de 1906 et 1911 précisent que le patron de la ferme est M. Claisse et qu’elle est habitée par son employé, Félix Denize, berger, et sa famille. Entre ces deux dates, en 1908, M. Didier de La Neuville a vendu l’exploitation. Dévastés en 1918, lors de la seconde bataille de la Marne, les bâtiments sont désertés durant l’entre-deux-guerres et plus ou moins rafistolés.

Inauguration du monument aux morts de Chantereine en 19475.

1944 mars-août Exploitée par M. Huiban, cultivateur à Champlat et originaire du Finistère, la ferme de Chantereine abrite un maquis de la Résistance6 rassemblant plusieurs dizaines de maquisards; elle sert d’entrepôt des armes qui sont parachutées aux alentours par les Alliés avant leur distribution aux groupes de résistants locaux. Ses bâtiments ont subi de gros dégâts le 28 août 1944 quand ce maquis débordé, trop difficile à protéger, et malheureusement repéré par les Allemands, a été anéanti par leurs blindés, tuant une dizaine de maquisards.

1947 Un monument honorant leur mémoire a été érigé auprès des ruines de la ferme. Depuis, à l’initiative du Comité du souvenir du maquis de Chantereine opérationnel en 1946, chaque année, le dernier dimanche du mois d’août, une cérémonie continue de s’y dérouler afin de leur rendre hommage.

Monument aux morts de Chantereine © C Chevry

. Les maquisards tombés à Chantereine le 28 août 1944 :

André Beuvelet7 (mort le 27 août)

Louis Bellot, Roger Chauvet, Philippe Coutiez, Robert Guillen, Marcel Jazeron, André Lebeaux, Georges Paté, Bernard Petithomme, Henry Salmon, André Thomas

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. Les blessés :

Marc Blanchard, Albert Couvreur8, Pierre Dumont, Emile Gougelet, Daniel Paille, Paul Tapissier

. Les infirmières du poste de secours :

Mme Nelly R. Franquet, Melle M-L. Gentilhomme, Mme Lhoste

Chantereine. Ruines de la ferme et monument dédié au maquis (2024) © Chevry
Capsule de champagne © Chevry….Dédiée au maquis de Chanteraine.
André Beuvelet
Monument aux morts de Chaumuzy ©C Chevry

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NOTES

  1. Dans La Chronique de Champagne, 1837. ↩︎
  2. Archives administratives de la ville de Reims, 1839. ↩︎
  3. Au Moyen-Âge, le seigneur chargé de défendre les biens temporels de l’évêque et de commander ses troupes. Le vidame de l’évêque de Châlons-sur-Marne tenait en plein fief de nombreuses terres situées en différents lieux ne se situant pas tous dans son diocèse.
    ↩︎
  4. Selon le Courrier de la Champagne. Journal de Reims 7 septembre 1868. ↩︎
  5. Archives municipales de Champlat-et-Boujacourt ↩︎
  6. Selon le témoignage de M. Huiban Auguste, qui avait 13 ans en 1944 et gardait les vaches au milieu des maquisards. Son frère, Raymond, 19 ans, faisait partie d’entre eux. ↩︎
  7. Originaire de Chaumuzy où une rue porte son nom, mort accidentellement par maniement d’arme. Dans un premier temps enterré à la va-vite dans une carrière de Chantereine. ↩︎
  8. A sauvé sa peau en se cachant dans un trou de renard. ↩︎

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SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE

Archives départementales de la Marne. Registres d’état civil. Champlat-et-Boujacourt. Naissances, mariages, décès 1793-an X. Cote : 2 E 134/3.

Archives départementales de la Marne. Plan des villages, terroirs et dixmeries de Champlat, Chantreine (Chantereine) et Boujacourt (1782), Pierre Villain. Cote : 2G 160/10.

Archives départementales de la Marne. Les dénombrements de la population de 1846 à 1954. Série 122 M.

Archives départementales de la Marne. Cadastre Champlat-et-Boujacourt, 1832 section B1 Cote : 3P 824/5.

Archives municipales de Champlat-et-Boujacourt.

Archives départementales de la Marne. Archives ecclésiastiques du chapitre de Reims. Série G. Tome 2.

Témoignages de M. Huiban Auguste et de Mme Germaine Couvreur.

Le Maîtron. Dictionnaire biographique. Fusillés, guillotinés, exécutés, massacrés. 1940-1944.

Journal général des départements de la Marne, de la Haute-Marne, de l’Aube, des Ardennes et de la partie orientale du département de l’Aisne, 2 septembre 1793, Ed : Havé, Reims. 1793.

Répertoire général et analytique des principaux fonds anciens conservés aux Archives départementales de la Marne, dans la Revue de Champagne et de Brie du 1er juillet 1887.

Extrait de touttes les Epitaphes du Préau et de l’Eglise de Nostre-Dame de Reims, dans Travaux de l’Académie nationale de Reims. Année 1904-1905, Tome II. Michaud, Reims 1907.

Courrier de la Champagne. Journal de Reims, 7 septembre 1868.

Maurice Crubellier (sous la direction de), Histoire de la Champagne, Ed Privat. 1975.

Jean Delay, Avant mémoire : D’un siècle à l’autre, 1789-1856. Gallimard, Paris ; 1979.

M. Dubosc, Inventaire sommaire des Archives départementales de la Manche antérieures à 1790, série A. Imp : A. Jacqueline, Saint-Lô. 1865.

Henry Fleury et Louis Paris (publication sous la direction de) La chronique de Champagne, Tome premier, Paris, 1837.

Gustave Laurent, Cahiers de Doléances pour les Etats généraux de 1789. Tome 3, Bailliages de Sézanne et Châtillon-sur-Marne réunis. Impr : Henri Villers, Epernay. 1911.

Auguste Longnon, Dictionnaire topographique du département de la Marne comprenant les noms de lieux anciens et modernes. Imprimerie nationale, Paris. 1891.

Ernest Nègre, Toponymie générale de la France. Volume 2, Librairie Droz, Genève. 1991.

Georges Pourcines, Le maquis de Champlat (1942-1944) Combat de Chantereine (28 août 1944). Ed : Matot&Braine, Reims. 1945.

Pierre Varin, Archives administratives de la ville de Reims. Impr de Crapelet, Paris, 1839.


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