Pendant des siècles, aucun monument n’a honoré la mémoire des Cucheriats morts à la guerre, du moins sur le territoire de la commune. Il a fallu attendre les lendemains de la Première Guerre mondiale pour qu’un monument aux morts soit érigé. Une liste de 21 Cucheriats morts pour la patrie y est gravée. Trois sont morts en 1914, dix en 1915, cinq en 1916, deux en 1918 et un en 1923, presque tous ont servi dans l’infanterie. Certains ont reçu la croix de guerre étoile de bronze, aucun ne présente de condamnation ou d’antécédents judiciaires dans sa fiche matricule. Les terribles combats de juillet 1918 n’ont pas fait de victimes civiles à Cuchery, toute la population ayant été évacuée.

Alors même que de nombreuses bâtisses endommagées par la guerre attendent leur reconstruction, l’édification d’un monument aux morts est projetée, le plus proche possible du cœur du village, ni dans le cimetière trop près de l’église, ni sur la place trop exiguë, mais dans un virage de la D24, où on le verra bien. Le projet présenté aux services de la préfecture émane de la Société des anciens combattants1. Celle-ci n’obtient pas obligatoirement la confiance de tous les poilus cucheriats. Certains ont préféré se souvenir en privé des épreuves qu’ils ont subies, restant en contact pendant des décennies avec l’ami qu’il se sont fait au front, se méfiant des autorités, de l’Etat en particulier, considéré sourdement comme responsable des morts pour la France.
Le monument aux morts de Cuchery a été financé par des quêtes, des dons, des collectes, des soirées, des tombolas, le tout se montant à 8000 francs, somme grossie d’une subvention communale de 2000 francs. Son inauguration a eu lieu le 6 août 1922, en présence du maire, M. Isidore Charbonnier et d’une assistance nombreuse.

Habitants de Cuchery rassemblés sur la place en ruine le jour de l’inauguration du monument aux morts. © CPA . . . . Beaucoup de femmes, d’enfants et même quelques maçons de la reconstruction ont posé devant le photographe.

Façade principale tournée vers l’est. Une petite clôture en fer a ensuite délimité le carré autour du monument, puis ôtée au début du XXIe siècle.

Le 29 octobre suivant, place du Boulingrin à Reims, la croix de guerre est remise solennellement par André Maginot, ministre de la guerre, à 166 communes de la Marne dont Cuchery, Belval-sous-Châtillon et La Neuville-aux-Larris. Le 11 novembre 1922, la commémoration de l’armistice2 a lieu pour la première fois au monument aux morts, précédée par la remise du fanion à la subdivision des sapeurs pompiers et celle du legs américain3. Dans l’entre-deux guerres, l’instituteur, M. Férat, assiste fidèlement aux cérémonies du 11-Novembre, encadrant les écoliers du village, d’autant plus investi qu’il était lui-même un ardent patriote, décoré de la Croix de Guerre.
Le monument n’est dédié à cette époque qu’aux soldats morts pour la patrie durant la Première Guerre mondiale ou juste à son issue. Puis, le champ s’est élargi, raison pour laquelle a été ajouté le nom d’une 22e victime militaire, M. Marcel Mancier, déplorée à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce soldat, qui avait été incorporé dans le 46e régiment d’artillerie mobile de forteresse, a été fait prisonnier en juin 1940 près de Mirecourt. En captivité en Allemagne à Altweidelbach, il a été tué sur le chemin de son retour en France, le 15 mars 1945. Durant cette guerre, la commune a vu partir une vingtaine de prisonniers de guerre outre-Rhin. Pendant plusieurs décennies, la captivité desdits prisonniers, puis leur retour, ainsi que l’exode de 1940 ont marqué la mémoire de nombreuses familles cucheriates, plus profondément que la Résistance active qui n’a impliqué que de rares familles.


En 2015, la moitié des noms figurant sur le monument aux morts de Cuchery sont encore portés par des habitants de la commune. La municipalité continue à venir déposer une gerbe de fleurs le 11 novembre et le 8 mai.
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Julien Chevry, marsouin, est mort le 11 juin 1915 à La Harazée, près de Vienne-le-Château. Il figure à gauche sur ce cliché qui a été envoyé le 18 novembre 1914 de Cherbourg, devant le café Aux bons vivants (Quelle ironie du sort ! Ces quatre compagnons d’armes sont tous morts pour la France quelque temps après !). Julien a été incorporé dans la 1re Coloniale, 26 e Compagnie, vaguemestre. Ses parents, Cyrille Chevry et Georgina Nolin, n’ont pas demandé la restitution de son corps, estimant qu’il devait rester enterré parmi ses camarades et que l’Etat entretiendrait bien sa tombe. De mémoire de famille, il semblerait qu’ ils ne soient pas allés se recueillir au cimetière de La Harazée, malgré le voyage annuel gratuit offert par l’Etat (il est vrai que les frais d’hôtel n’étaient pas inclus). C’est leur petit fils, bien des années après leur décès, qui ira faire découvrir à ses enfants la sépulture de Julien.
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Lucien est campé debout, tout à gauche sur cette carte postée à Vitré en janvier 1915. Lucien est le fils de Charles Poudras et Augustine Nolin, oncle et tante de Julien Chevry. La mémoire familiale a conservé le souvenir d’un Lucien séduisant dont l’une des étreintes fut féconde. Incorporé le 17 décembre 1914 dans le 106e régiment d’infanterie, il est envoyé à Vitré (Ille-et-Vilaine), d’où il écrit à sa fidèle cousine, Louise Nolin à Orcourt, qu’il s’y sent dépaysé, on y voit que des « patures et des hais », la vie n’y est pas chère, on boit du cidre… « le vin ils ne connaissent pas sa C’est comme des sauvage dans se pays la il leur faudrait les boches mais tous cela ne vaut pas Cuchery ». Lucien prétend, que pour se désennuyer, il chante toujours et que « dans ses pays là on ne se figure pas que c’est la guerre ».
Blessé une première fois le 25 avril 1915 aux Eparges, à la tête et à la jambe, on l’a remis debout à l’hôpital temporaire de Cette (Sète), puis à l’hôpital de Florensac (Hérault). En automne 1915, il est à nouveau du côté de Vitré, au Camp de la Lande d’Ouée, commune de Saint-Aubin-du-Cormier. Puis le retour à l’enfer est arrivé en 1916, fantassin à la bataille de Verdun. Blessé pour la seconde fois, le 27 juin 1916, il est décédé le 30 juillet 1916, à l’ambulance de Landrecourt.

Cliché pris en mai 1915, à l’hôpital dans lequel Lucien a été soigné. On peut le voir dessus, précise-t-il au dos de cette carte, soulignant que des dames lui apportent des gâteaux, des oranges, des cigarettes et qu’assurément, il est mieux ici qu’aux Eparges, car la haut « il en tombe des drôles des oranges qu’il sont durs à digérer ».

< Camp de la Lande d’Ouée, département pour le tir. © Collection particulière
Depuis ce camp, Lucien écrit, le 15 novembre 1915, qu’il est en bonne santé.
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Ainsi, les deux sœurs Augustine et Georgina Nolin perdent chacune leur fils, mais elles perdent aussi leur frère, Victor Nolin. Celui-ci, né en 1870, réserviste passé dans la territoriale R I, a été rappelé en 1914. En formation à Pithiviers, il part en permission le 18 octobre 1915 et se suicide à Cuchery, le 23 octobre 1915. En réalité, Georgina, qui plus jeune avait déjà perdu un enfant mort-né et une fille de 14 mois, a entamé sa nouvelle tranche de vie endeuillée en 1914, avec la mort pour la France de son gendre, Gaston Bouché, 23 ans, fantassin, époux de sa troisième fille Lucie et père de deux enfants4.
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Plaque de Narcisse Chenard, classe 1916, mort pour la France le 9 juin 1918
Destinée à être portée autour du cou, conservée par sa famille.

Vase réalisé pendant la Grande Guerre
Douille d’obus de 75 mm, vase rapporté par un soldat cucheriat, (selon ses descendants). Ce genre d’objets pouvait figurer parmi les cadeaux de mariage.
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Le projet a été approuvé par la préfecture qui a toutefois demandé que soit supprimée une pointe de diamant qui devait surmonter la pyramide. Sur la façade de cet obélisque en pierre gris-bleu de Belgique avec inscription civique, des éléments symboliques seront apposés : la Croix de guerre, les feuilles de chêne, la palme de laurier. Sur les côtés, ont été inscrits dans l’ordre alphabétique les noms des soldats morts. Par la suite, seront fixées les photographies sur plaques émaillées des soldats pour lesquels on en disposait et dont les familles ont autorisé l’affichage. Quatre colonnes, dans la même pierre et reliées par une chaîne, entourent l’obélisque.
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< Croix de Guerre sur le monument aux morts de Cuchery © C Chevry

Bagatelle, Amicale des Anciens Combattants des 150e et 350e RI6 © C Chevry
Il n’est plus question avec cette palme, apposée postérieurement, d’honorer les enfants de Cuchery morts pour la patrie mais d’y associer d’autres combattants venus mourir dans le vallon en 1918.
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VOIR :
*Les monuments aux morts de Belval-sous-Châtillon et La Neuville-aux- Larris
*Le cimetière britannique de La Neuville-aux-Larris
*Histoire du cimetière de Cuchery à travers les siècles
*Les cimetières de Belval-sous-Châtillon et La Neuville-aux-Larris
*Les militaires morts dans le vallon de Cuchery durant les guerres mondiales
*Les militaires du vallon de Cuchery morts avant le XXe siècle
*Parcours d’un prisonnier de guerre
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NOTES
- Société déclarée le 6 mars 1929 sous le nom de Société des Anciens Combattants et Victimes de la Guerre de Cuchery. Journal officiel de la République française du 19 mars 1929. En janvier 1921, s’était constituée une Union des Combattants, rattachée à l’Union Nationale des Combattants. Président d’honneur : le maire, M. Lebert, vice-président d’honneur, l’instituteur, M. Férat, Président : M. Mancier Paul, vice-président : M. Brice-Landat, secrétaire : M. Mancier Julien, trésorier : M. René Louis, administrateurs : MM. Dumont Lucien, Brugneau Louis, Primault Gustave, Lefèvre Edmond, Husson Emile, Fiévet Edouard (Source : Le Courrier de la Champagne
du 5 janvier 1921). Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Société des anciens combattants sera chargée de l’assistance aux prisonniers de guerre
. ↩︎ - Depuis le 24 octobre 1922, le 11-Novembre est légalement un jour de fête nationale, férié, au cours duquel il est question de « fêter la victoire et promouvoir la paix partout dans le monde » ↩︎
- Voir : Les médecins et les accouchements 1680-1950 à Cuchery ↩︎
- Son nom est inscrit à la fois sur le monument aux morts de Belval-sous-Châtillon et sur celui de Sarcy. ↩︎
- Extrait du registre des délibérations du conseil municipal de Cuchery du 21 mai 1922 ↩︎
- Bagatelle, le 150e RI, est envoyé dans le secteur de la Cohette en juin-juillet 1918. Il a combattu du 15 au 18 juillet quand l’armée allemande lance le Friedenssturm.
« Régiment d’élite ; a fait preuve des plus belles qualités d’énergie et d’endurance, en travaillant sans trêve pendant quarante-cinq jours, sous le bombardement, à l’organisation des positions devant lesquelles il avait arrêté l’offensive ennemie présente. Du 15 au 18 Juillet 1918, sous le commandement du lieutenant-colonel Voinier, malgré son état de fatigue, a combattu héroïquement avec une ténacité inébranlable et en donnant l’exemple du plus bel esprit de sacrifice, contre un adversaire de beaucoup supérieur en nombre qu’il a arrêté net sur les positions à lui confiées, sans en céder la moindre parcelle, infligeant à l’ennemi des pertes considérables ».
Le Général commandant la 5e armée : BERTHELOT. Sources : Historique des 150e et 350eRI, Anonyme, Frémont, sans date. Le 350e RI a été créé en 1914 comme
régiment de réserve du 150e RI. ↩︎
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SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE
Archives départementales de la Marne. Administration communale Cuchery, Cote : 2 O 1523.
Archives départementales de la Marne. Préparation militaire et recrutement de l’armée 1800-1940. Les matricules. Sous-série 1 R.
Archives municipales, dont les registres d’Etat civil de Cuchery, Belval-sous-Châtillon, La Neuville-aux-Larris.1800 à 1956 ( consultés en 1976).
Archives privées de la famille Brugneau-Nolin d’Orcourt.
L’Eclaireur de l’Est, 10 novembre 1919, 18 janvier 1922, 20 juin 1922.
Historique des 150e et 350e RI, Anonyme, Frémont, sans date.
Georges Clause, Les soldats de la Marne morts sous les aigles, dans Compter les Champenois, Centre d’études champenoises. Presses universitaires de Reims.1997.
Site Internet des Archives historiques du Comité international de la Croix Rouge. Prisonniers de la Première Guerre mondiale.
Site Internet crée en 2000 par Jean-Pierre Husson, Le souvenir de la Premiere Guerre mondiale dans la Marne, dans Histoire et mémoires des deux guerres mondiales.
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