PREMIÈRE PARTIE

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« Eligite lapides et elevate signum ad populos . Prenez des pierres de choix et élevez un monument sous le regard des peuples. Isaïe, LXII, 10. »1
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LES COMMANDITAIRES
En France, entre 1870 et 1914, le foisonnement des statues publiques connaît son apogée. Certaines glorifient la république, la science, les grands personnages qui ont servi le pays, d’autres continuent à honorer les saints ou bienheureux de l’Eglise catholique. L’idée de construire le monument du pape Urbain II à Châtillon-sur-Marne serait née sous le second Empire, au Congrès catholique de Malines de 1862. Elle s’inscrit dans le cadre de la restauration du culte d’Urbain II. Les papes, Pie IX puis Léon XIII, l’ont soutenue de même que des laïcs catholiques influents, tels le duc d’Uzès, descendant de la famille des Châtillon, Louis Roederer, Edouard Werle, Léon Harmel… et autres notabilités de la région se retrouvant volontiers sur la liste des membres actifs du comité du monument né en 1876. Promu par l’archevêque de Reims, Mgr Langénieux, ce comité a été présidé par M. Edouard Auguste Desrousseaux de Vandières qui appartient à la noblesse pontificale et à l’aristocratie bien en vue jusqu’à Paris. Il a été maire de Vandières et conseiller général du canton de Châtillon-sur-Marne de 1871 jusqu’à son décès, le 12 juin 1887, neuf jours avant l’inauguration du monument. Opposé au régime républicain, il affiche, en août 1883, ses attachements royalistes légitimistes en assistant aux obsèques du comte de Chambord. Un autre enfant du pays a mis toute son énergie à soutenir le projet, le docteur Lin Ange Remy, l’ayant hérité de son père, le docteur Philippe Esprit Rémy, passionné comme lui par l’histoire de la famille des Châtillon. Lin Ange Rémy s’est investi au service de la commune de Châtillon-sur-Marne dans laquelle il a été médecin, maire entre 1871 et 1878, avant de devenir conseiller d’arrondissement et enfin conseiller général du canton de Châtillon-sur-Marne de 1887 à 1892.
Avant d’entamer la construction du monument, l’archevêché de Reims s’est assuré de la concession du terrain. Sorte de promontoire, offrant un grandiose point de vue sur la vallée de la Marne et quelques ruines du château de la famille des Châtillon, choisi parce qu’Urbain II y serait né2. En 1877, la propriétaire, Melle Berthe Symonet, répond favorablement à l’appel. Quelques années auparavant, sa sœur Mathilde Symonet et son époux, le comte de Verdonnet, héritiers du château de Villers-sous-Châtillon, avaient offert à l’archevêque de Reims ce qui restait de l’ancien prieuré de Binson et des terres au pied de la colline de Châtillon.
Au cours d’une cérémonie solennelle, la première pierre du futur monument est posée par Mgr Langénieux, le 3 août 1879. Le maire de Châtillon-sur-Marne, M. Licourt, assiste à la cérémonie, mais il n’est pas suivi par tout son conseil municipal dont une partie est hostile à l’Eglise catholique. Le docteur Ange Rémy dans son Histoire de Châtillon-sur Marne affirme que dès l’automne 1879, les fondations sont déjà réalisées. Toutefois, le décret du Président de la République, qui autorise la construction du monument, ne date que du 29 avril 1880.
En janvier 1881, la somme rassemblée par la souscription lancée en 1876 ne suffit pas pour poursuivre les travaux, il faut élargir le champ de la collecte. Des conseils généraux ont été sollicités, plusieurs ont répondu positivement en versant une petite somme. Celui de la Marne accorde 200 francs en octobre 18813. Des quêtes ont été faites à l’issue des offices religieux, dont les vêpres pontificales du 27 janvier 1882. En avril suivant, dans le Journal de la Marne est publiée la liste des 197 premières souscriptions, affichant un montant total de 42 676 francs. Faute de place, le journal ne donne que quelques noms, celui du pape figurant en tête4. Des nouvelles souscriptions sont de suite lancées, dans le diocèse de Reims et bien d’autres. Le Courrier de la Champagne publie les noms des principaux souscripteurs, appartenant à la noblesse ou au clergé catholique.
Les promoteurs du monument d’Urbain II présentent sa construction comme une cause nationale, décrivant le pape des croisades et de la Trêve de Dieu comme un défenseur des libertés ecclésiastiques contre les « Césars allemands », un bienfaiteur du peuple, un héros français attaché à sa terre natale. Le 11 mai 1882, devant l’Assemblée des catholiques à Paris, le vicaire général de Reims avance que le coût du monument s’élèvera à près à 100 000 francs. Oscar Havard affirme dans La semaine de la famille, en septembre 1887, qu’il « ne fut pas difficile de grouper la somme nécessaire au financement ». Toujours selon cet auteur, le coût total du monument s’élèverait à 150 000 francs, la plus grande partie de cette somme aurait été « fournie par d’humbles gens du peuple, des vignerons et des ouvriers champenois ».
LA REALISATION

Edouard Deperthes, né en 1833 à Houldicourt dans les Ardennes et décédé à Reims en 1898, qui s’est illustré, entre autres, dans la réalisation des travaux de l’hôtel de ville de Paris, a été choisi comme architecte du monument. Ce professeur à l’Ecole des beaux-arts a été successivement inspecteur des travaux de la ville de Reims, architecte en chef de la ville de Brest, inspecteur des travaux de la ville de Paris. M. Deperthes a exposé ses plans et reliefs du monument d’Urbain II lors du concours régional de Reims de 1876, à l’exposition des Beaux-Arts. Son projet a été également exposé à Paris, le 1er mai 1876, au Palais des Champs Elysées. L’esquisse de la statue a été conçue par le sculpteur Louis Auguste Roubaud dit le jeune5 et l’exécution de la partie architecturale par Henri Félix Wendling6. Le modèle de la statue par Roubaud a été présenté aux Salons de 1883 et 1884 et a reparu à l’Exposition universelle de 1889. Les matériaux retenus pour la construction du monument sont la pierre de Kersanton destinée à la statue et le granit de Laber7 destiné au piédestal à base quadrangulaire.

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Cette association des deux pierres, qui n’est pas unique, a séduit le comité artistique du monument. Celui-ci se réunit dans le Palais de l’industrie à Paris le 7 juillet 1884, regroupant alors « MM. Guillaume, de l’Institut; Vicomte Delaborde, secrétaire perpétuel de l’Académie des beaux-arts; de Saint-Marceaux, sculpteur ; Deperthes, architecte ; Desrousseaux et M. de Montagnac, critique d’art à Sedan ». Vu son parcours professionnel, Edouard Deperthes doit connaître les qualités et les défauts du granit de Laber qui a été fort employé à Brest et dévoilé à l’Exposition universelle de 18788. Notons qu’à Paris, ce granit avait déjà été choisi pour la construction du piédestal de l’Obélisque, place de la Concorde.
Joseph Le Goff qui a sculpté la statue, originaire de Pontivy et statuaire à Vannes, a déjà travaillé avec Edouard Deperthes sur plusieurs chantiers. Dans cette tâche qui lui a pris trois années, il s’est d’abord fait aider par des auxiliaires spéciaux pour dégrossir la pierre brute. Nous lisons dans la presse quotidienne nationale d’avril 1887 que l’atelier dans lequel il a fini la statue se situe à proximité du port de commerce de Brest. Là, les éléments de la statue attendent dans une cabane en bois leur expédition vers Châtillon-sur-Marne. L’amélioration des équipements portuaires et des voies fluviales de l’époque permettait l’acheminement des blocs constitutifs du monument d’Urbain II sur une distance de plusieurs centaines de kilomètres. Ils ont apparemment été transportés, du moins pour les blocs de granit du piédestal, par cabotage vers Le Havre puis dirigés vers Rouen afin de remonter la Seine et la Marne, déchargés à Port-à-Binson sur un quai entre la Marne et la gare du chemin de fer, et enfin hissés sur des chars à bœufs jusqu’à la colline de Châtillon-sur-Marne
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Train de bœufs remontant la rue du Pont à Port-à-Binson vers 1900. CPA
En 1886, sont recensés quatre ménages de voituriers dans la commune de Mareuil-le-Port et deux à Châtillon-sur-Marne.
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Les blocs de la statue proprement dite ont été montés à partir du 18 mai 1887, voir étayés de barres métalliques pour certains éléments de la partie supérieure, dont la tête couronnée qui à elle seule atteint une hauteur de 2,40 mètres. Le monument haut de presque 24 mètres a été construit en creux, en prévision d’un escalier intérieur partant du socle. A l’époque, la presse rapporte que quatre autres statues dans le monde surpassaient celle d’Urbain II : la statue de la liberté à New-York, la statue de saint Charles Borromé en Italie, Notre-Dame du Puy et la Bavaria à Munich.



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Le montage de la statue a attiré de nombreux curieux qui ont posé avec les ouvriers et leur patron au pied de l’échafaudage.
A suivre
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NOTES
- Introduction du discours de Mgr Freppel, évêque d’Angers, à l’inauguration de la statue d’Urbain II. ↩︎
- Né vers 1042, fils d’ Eucher, seigneur de Lagery, terre située à 15 km de Châtillon-sur-Marne. ↩︎
- Département de la Marne. Conseil Général. Rapports du préfet et Procès verbaux des délibérations. Imprimeries T. Martin, Le Roy et F. Thouille. Châlons-sur-Marne, 1881. ↩︎
- Le pape, Léon XIII, qui a donné 3000 francs. Pie IX, son prédécesseur, avait donné la même somme. La plus grosse souscription est anonyme, soit 15 000 francs. ↩︎
- Louis Auguste Roubaud, dit Roubaud le jeune, né en 1828 à Cerdon dans l’Ain, mort à Paris en 1906, sorti de l’Ecole des beaux-arts de Paris. ↩︎
- Henri Félix Wendling est né en 1845 à Reims et y est décédé en 1908. Il est sorti de l’Ecole des beaux-arts de Paris, dans laquelle il a été compagnon de René de Saint-Marceaux, attaché comme ornementiste aux travaux de la cathédrale de Reims. ↩︎
- La pierre de Kersanton qui tire son nom du hameau de Kersanton, situé à environ 15 km au sud-est de la ville de Brest, se présentait en blocs isolés de très grandes dimensions. Elle a été extraite à ciel ouvert, mine, pince et coin par les entreprises Poileu, Derrien, Pers, Corre, Omnès, Ferec, Labous, Le Bars …Cette pierre qui se sculpte aisément peut prendre une teinte plus sombre en vieillissant.
Le granit de Laber est une appellation commerciale qui a pour origine l’aber d’Ildut, situé à environ 30 km au nord-ouest de Brest. Depuis ses petits ports, on pouvait expédier les blocs extraits aux alentours, chargés sur des navires tels que les gabares ou bien sur des allèges remorqués par des navires, après qu’ils aient été taillés et polis si les clients le souhaitaient. Les blocs de granit arrivaient massivement à Brest mais aussi à Bordeaux, Cherbourg, Le Havre, Londres… En fait, pour le piédestal de la statue d’Urbain II, le granit employé provient de carrière(s) de Porspoder dont les pierres étaient chargées sur des gabares depuis le petit port de Melon. Elles offraient des bancs de 1 m à 3,50 m, plus généralement des bancs de toutes dimensions. Les blocs étaient extraits à ciel ouvert, mine et coin par des concessionnaires qui ont eu pour nom Corre, Collet, Prat…
↩︎ - Les matériaux locaux de construction n’ont pas été envisagés, étant voués à des emplois plus modestes. ↩︎
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SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE
Archives départementales de la Marne. Délibérations municipales. Cote : E DEPOT 1- 21377.
Archives départementales de la Marne. Erection de la statue d’Urbain II. Cote : J 5849 et Cote : J 1013.
Archives départementales de la Marne. Dénombrements de la population de Châtillon-sur-Marne et de Mareuil-le-Port de 1836 à 1940. Sous-série 122 M.
Archives départementales de la Marne. Dommages de guerre. Cote : 10 R 2905.
Le Journal de la Marne, avril 1882.
L’Univers, 20 septembre 1881 et 25 juillet 1882.
Le Figaro, 22 avril 1887.
La Croix, 27 avril 1887.
Le Gaulois, 19 juillet 1887.
Le Temps, 23 juillet 1887..
Le Courrier de la Champagne. : Journal de Reims,13 août 1879, 5 avril 1882,7 juillet 1882, 24 avril 1887, 14 mai 1887, 22 mai 1887, 22 et 23 juillet 1887, 31 juillet 1887, 6 septembre 1887.
Revue de Champagne et de Brie, Paris, Henri Menu, 1879.
Revue de Champagne et de Brie, Paris, H Menu, 1882 et 1883 ; Arcis-sur-Aube, L Frémont, 1884, 1887 et 1889.
Bulletin du diocèse de Reims, Reims, impr Archevêché, 1875 et 1882.
Le Monde illustré, 30 juillet 1887.
Le Pélerin, 1er août 1887, 8 août 1887.
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Département de la Marne. Rapport du Préfet et délibérations du Conseil général. Session Août 1881, Châlons-sur-Marne, T Martin, Le Roy, F Thouille,1881.
L’Exposition universelle de 1878 illustrée. Paris, Impr. de Beillet, Août 1878.
Inventaire général des richesses d’art de la France. Province. .Monuments civils. Paris, E Plon, 1911.
Panthéon de la légion d’honneur. T Lamathière, Paris, 1875-1911.
Explication des ouvrages de peinture, sculpture, architecture … exposés au palais des Champs Elysées le Ier mai 1876. Paris,Imprimerie nationale,1876.
Annales catholiques : revue religieuse hebdomadaire de la France et de l’Eglise. Année 1882, en particulier : Assemblées catholiques, 9 au 13 mai 1882. Paris Editeur (sn), 1882.
Répertoire des carrières de pierre de taille exploitées en 1889 : recherches statistiques et expériences sur les matériaux de construction. Librairie Polytechnique Baudry et Cie, Editeurs,1890.
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Louis Chauris, Pour une géo-archéologie du Patrimoine : Pierres, carrières et constructions en Bretagne, dans Revue archéologique de l’ouest, 2009. pp 259-283.
Charles Emile Freppel, Œuvres de Mgr. Freppel. Evêque d’Angers, Volume 10, Roger et Chernoviz, Paris,1888.
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Oscar Havard, article dans La Semaine des familles, 24 septembre 1887.
Stanislas Lami, Dictionnaire des sculpteurs de l’Ecole française du XIXe siècle, Paris, E Champion, 1914-1921.
Ange Remy, Histoire de Châtillon-sur-Marne, Reprise de l’édition de 1881. Col Le livre d’histoire -Lorisse.Ed .Paris, 2014.
Site Internet : https://www.senat.fr/senateurs-3eme-republique/sen3Rcir.html
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