La présence d’habitants à Cuchery aux IXe-XIe siècles se décèle en parcourant les archives d’abbayes qui ont appartenu aux diocèses de Soissons et de Reims.
IX E siècle : Cuchery dans les archives de Saint-Médard de Soissons et Notre-Dame Saint-Corneille de Compiègne
Le silence documentaire portant sur la période antérieure à 823 ne permet pas d’assurer que la villa1 de Cuschiriacum, devenue possession de l’abbaye Saint-Médard de Soissons, ait succédé à une ancienne villa gallo-romaine. Marcel Maillot, qui s’appuie sur le dictionnaire d’Auguste Longnon, écrit que Cuchery a pour origine le nom de son propriétaire gallo-romain, un certain Corcarius, alors que Françoise Vachey émet l’hypothèse selon laquelle Cuchery peut dériver du gaulois passé en roman, kukka, « hauteur »2.
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Ce petit trésor monétaire a été déterré fortuitement au lieu-dit cucheriat « Le Long du Ru » vers 1995, composé d’antoniniens ayant circulé dans la Gaule romaine. Tous enterrés et réunis au même endroit, sans reste apparent de contenant ou autre vestige. Ont-ils été déposés là en tant que réserve pécuniaire ou en attente de refonte du métal ? Ou bien encore à une époque plus récente par un collectionneur ? De quel atelier monétaire sont-ils issus et ont-ils circulé dans le vallon de Cuchery au IIIe siècle, époque de leur émission ?
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Vers 823 Selon Henry Martin et Paul L. Jacob, Berthe, la sœur de Louis-le-Débonnaire, reçoit de l’abbaye Saint-Médard de Soissons la villa de Cuchery, Cuschiriacum, en bénéfice viager moyennant un cens annuel de onze sous d’argent. En contrepartie, Berthe a donné à cette abbaye sa villa de Berneuil-sur-Oise. Jules Corblet la nomme Berneuil-sur-Aisne, située dans le département de l’Oise, Josiane Barbier pareillement, avançant que c’est Berthe, sœur de Charlemagne qui, en 825, a obtenu la villa monastique de Cuchery et serait décédée en 826.
Fin du IXe siècle L’abbaye Notre-Dame Saint-Corneille de Compiègne, créée vers 876, possède des terres de rapport à Cuchery.
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XE – XIE Siècles : Cuchery dans les archives de Saint-Remi de Reims

Le polyptyque de l’abbaye de Saint-Remi de Reims nous présente la silhouette du monde paysan vue par les moines. Selon Jean-Pierre Devroey, qui a décortiqué le document, Corcheraco, aujourd’hui appelé Cuchery, y apparaît. Plus précisément, il figure parmi les biens de Saint-Timothée de Reims qui sont rattachés à ceux de l’abbaye de Saint-Remi de 972 à 1064. Corcheraco dépend alors, comme six autres localités, du groupement domanial de Gueux qui est équipé de deux greniers à céréales et d’un pressoir. Cuchery est une possession marginale ne présentant pas d’éléments de la réserve seigneuriale.
Dans le temporel de Saint-Timothée, décrit à la fin du Xe siècle, sont dénombrés à Corcheraco cinq manses, dont un tenu par un serf, et un demi-manse. Le terme de manse désigne alors une unité fiscale et d’exploitation avec maison, jardin, vignes, terres arables et usage des communaux, confiée à une famille paysanne qui doit des redevances en nature, en argent et en services. A Cuchery les manses entiers sont tous soumis aux mêmes redevances.
Les paysans de Cuchery recensés dans ce polyptyque sont :
- Absildis, veuve et ses enfants : Anselomus, Airicus, Hadericus. Abseldis est oblata, c’est-à-dire qu’elle s’est mise volontairement sous la dépendance du seigneur ;
- Nodelbertus qui tient son manse en bénéfice ;
- Herimarus, serf ;
- Tetradus ;
- Odelfridus, veuf et ses enfants : Osanna, Ermena, Artemedica, Gunhildis ;
- Johannes, veuf et ses enfants : Eurinus, Ragenlindis, Dominicus. Johannes tient un demi-manse.
Aucun des six tenanciers n’a de conjoint (conditions de veuf, veuve, solitaire masculin), cinq sont des hommes et trois sont sans enfants. Les manses ne dépassent pas la taille de cinq personnes et aucun n’héberge de grands-parents. Est-ce là le résultat d’une forte mortalité ? D’une faible nuptialité ? Ce petit groupe d’habitants est-il représentatif de la démographie cucheriate à la fin du Xe siècle ? Compte tenu que Corcheraco n’était qu’une possession marginale, le seigneur veillait peut-être à y maintenir ce type de tenanciers afin d’éviter la surpopulation tout en lui procurant la main d’œuvre masculine robuste dont il avait besoin.
Sur chaque manse entier sont perçus :
1. des redevances en argent :
- 16 deniers pour le service militaire
- un denier et demi pour le bœuf ;
- un denier pour cercles de tonneaux et un autre pour échalas ;
2.des redevances en nature :
- deux muids de vin dont un pour droit de paisson ;
- un agneau d’un an, trois poules et quinze œufs ;
3. des services :
- quinze journées de corvée d’abattage de bois ;
- un charroi de 30 lieues ou quatre deniers pour rachat ;
- neuf corvées de labour par an ;
- culture d’une mappa et demi en lot-corvée. La mappa serait une unité de superficie plus grande que la journée, c’est-à-dire la superficie que peut cultiver un homme en une journée ;
- charrois et travaux manuels supplémentaires éventuels.
Le polyptyque ne donne aucune indication quant à la taille ou à la situation des manses et de leurs parcelles au sein de la terre de Corcheraco. Etaient- ils groupés ? Dispersés ? Situés près d’un gué ? Près d’un banc d’argile afin de fabriquer de la poterie ? Celle-ci a été produite en quantité notable sur le territoire de Binson tout proche, aux époques gallo-romaine et mérovingienne. Les archives modernes signalent des masures à Orcourt et La Poterne. Sont-elles héritées de manses comme l’étymologie du terme invite à le penser ?
Saint-Timothée prélève également une dîme sur Cuchery, destinée en cette période à l’hospitalité de l’abbaye Saint-Remi. Il s’agit en fait d’une redécima, c’est-à-dire un revenu qui provient de la cession volontaire par chaque propriétaire d’un dixième se ses revenus domaniaux. Le document ne fournit pas la liste des paysans qui la versent.
En 1384, la déclaration du temporel de Saint-Timothée ne mentionne plus de droits ni de biens à Cuchery.
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NOTES
- Domaine agricole avec son groupe d’habitations. ↩︎
- Dans les années 1920, l’instituteur de Belval-sous-Châtillon, M. Laire, signale qu’à mi-hauteur de la butte du Balai, au lieu-dit « La Sabotterie », a été retrouvé un biberon gallo-romain dans des substructions anciennes. Celles-ci constitueraient-elles les vestiges d’une implantation gallo-romaine ou antérieure ? Suggérant que l’habitat aurait glissé par la suite vers le village actuel. Une trouvaille numismatique à Cuchery, qui a eu lieu au cours du XXe siècle, amène à se poser la même question. D’autres objets métalliques ont pu être déterrés par hasard dans le vallon de Cuchery, tel cet anneau extrait dans les vignes au lieu-dit « Les Vaches » vers 1970.
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BIBLIOGRAPHIE
Josiane Barbier, Du patrimoine fiscal au patrimoine ecclésiastique. Les largesses royales aux églises au nord de la Loire (milieu du VIIIe siècle-fin du Xe siècle), dans Mélanges de l’Ecole française de Rome. Moyen Âge. Tome 3.Année 1999.
Dom Martin Bouquet, Recueil des historiens des Gaules et de la France, tome VI. Paris, Victor Palmé,1870 (dans lequel se trouve la charte de Berthe de 824).
Jules Corblet, Hagiographie du diocèse d’Amiens, Paris, Dumoulin et Amiens, Prévost-Allo,1868.
Jean-Pierre Devroey, Le polyptyque et les listes de cens de l’abbaye de Saint-Remi de Reims IXe-XIe siècles, dans Travaux de l’Académie Nationale de Reims 1984, département de la Marne.1988.
Jean-Pierre Devroey, Recherches sur l’histoire rurale du haut Moyen Âge 800-1050: les polyptyques de Saint-Remi de Reims et de Saint-Pierre de Lobbes, (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté de Philosophie et Lettres, Bruxelles, 1981.
Jean-Pierre Devroey, La démographie du polyptyque de Saint-Remi, dans Compter les Champenois, Centre d’études champenoises. Presses universiatires de Reims.1997.
Henri Martin et Paul L. Jacob, Histoire de Soissons. Depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, tome 1. Soissons, Arnould Librairie et Paris, Sylvestre Librairie.1837. Ces deux auteurs s’inspirent du Recueil des historiens des Gaules et de la France.
Emile Schmit, Répertoire abrégé de l’archéologie du département de la Marne des temps préhistoriques à l’An mille, dans Mémoires de la Société d’Agriculture, Commerce, Sciences et Arts du département de la Marne. Tome XXII.1926-1927 et 1927-1928. pp.99-301, Châlons-sur-Marne, Imprimerie-librairie de l’Union républicaine, 1929.
Françoise Vachey, Les noms de lieux de la Marne, CRDP de Lyon,1988.
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